Relations mai-juin 2020

Frédéric Barriault

Le monde selon Amazon – Réalisation : Thomas Lafarge et Adrien Pinon

Inspiré du livre éponyme du journaliste français Benoît Berthelot (Le Cherche Midi, 2019), fruit d’une enquête de trois ans sur les rouages de la multinationale fondée par le milliardaire étasunien Jeff Bezos, Le monde selon Amazon jette un regard cru sur la cupidité et la volonté de puissance du géant du commerce en ligne. Qualifiant Amazon « d’ogre insatiable voulant faire main basse sur la planète », les cinéastes Thomas Lafarge et Adrien Pinon brossent un portait à la fois sombre et terrifiant des réalités qui se profilent derrière ce success story.

Diffusé en salle au Québec en décembre 2019, le documentaire est narré avec brio par la voix rocailleuse et indignée du chansonnier et documentariste Richard Desjardins (Trou story, L’Erreur boréale). La première partie du film s’intéresse à l’ascension fulgurante d’Amazon et à la trajectoire de Jeff Bezos, dépeint comme l’incarnation par excellence du capitalisme. Analyste financier à Wall Street en 1993, il observe alors les taux de croissance faramineux (de l’ordre de 2300 %) des entreprises du Web. Il se dit qu’il y a là un pactole dont il faut profiter, peu importe comment. C’est ainsi qu’il est devenu libraire sur le Web. Au fil des ans, Amazon est devenu un monopole croissant dans le domaine du commerce en ligne, situation qui met les PME à la merci de la multinationale : pour que leurs produits soient offerts sur son site, elles doivent les vendre au plus bas prix possible, souvent à perte, sans tenir compte de leur coût réel ni des charges sociales de leurs entreprises. Selon les documentaristes, Amazon a eu un effet désastreux sur l’économie américaine, participant à la fermeture de quelque 85 000 commerces locaux et de 35 000 manufacturiers régionaux.

La deuxième partie du documentaire montre de quelle manière Amazon tâche de faire « main basse sur la planète ». Non contente de régner en maître sur l’économie américaine, Amazon s’est lancée à l’assaut des marchés européens, sud-américains et océaniens (Australie, Nouvelle-Zélande). La multinationale tente par tous les moyens de s’implanter en Inde – un marché de 1,3 milliard de clients potentiels. Lafarge et Pinon révèlent toutefois les résistances se déployant contre l’emprise d’Amazon. Dans ce pays, une fronde protectionniste menée par de petits commerçants proches du parti ultranationaliste de Narendra Modi s’est organisée contre l’implantation de l’entreprise. En Europe, les travailleurs d’entrepôts affiliés au syndicat Verdi mènent des actions énergiques contre elle. L’Union européenne poursuit également l’entreprise de Jeff Bezos pour évasion fiscale et concurrence déloyale.

Les réalisateurs s’intéressent ensuite aux conditions de travail inhumaines des employés des entrepôts d’Amazon, où chaque tâche est chronométrée, fragmentée, déshumanisée, à grand renfort de surveillance biométrique et de monitorage informatique. Plus inquiétante encore est l’emprise qu’Amazon a sur le lucratif marché des données Internet, qui lui assure 60 % de ses profits. Ayant constaté que chaque nanoseconde de délai sur le Web rime avec des ventes perdues, l’entreprise a investi des sommes colossales dans le développement de technologies de stockage de données dans ses 120 centres de données répartis à travers le monde, par lesquels transite près du tiers des données du Web mondial. Cette emprise est, en soi, très inquiétante, plus encore sachant qu’Amazon gère déjà les données de la CIA et que ses lobbyistes travaillent d’arrache-pied pour obtenir un contrat avec le ministère de la Défense des États-Unis afin de gérer les données du Pentagone. N’est-ce pas là trop de richesses et de pouvoir pour un seul homme ? Est-il acceptable qu’une entreprise privée puisse héberger dans ses serveurs les données de la première puissance économique, militaire et nucléaire du monde ?

La dernière partie du film s’intéresse au piètre citoyen corporatif qu’est Amazon. Bezos, libertarien impénitent, y est dépeint comme l’incarnation la plus laide du capitalisme sauvage. « Virtuose » de l’évasion fiscale et de l’irresponsabilité sociale, il multiplie les cabales pour échapper au fisc, y compris dans son fief de Seattle, où Amazon possède 20 % des immeubles du centre-ville, engendrant une gentrification galopante et une hausse fulgurante (600 %) de l’itinérance.

Voilà donc un documentaire important à voir et à faire connaître pour prendre la mesure de l’emprise qu’a le géant du Web sur nos sociétés et pour prendre conscience des résistances qui s’organisent un peu partout dans le monde face à ce pouvoir débridé.

Le monde selon Amazon
Réalisation : Thomas Lafarge et Adrien Pinon
Production : Rapide-Blanc
France/Canada, 2019, 78 min.

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