Relations mars-avril 2020
Le gouvernail des profondeurs
L’auteur, jésuite, est maître de Dharma dans la branche coréenne de l’école Zen (Rinzaï)
Un jour, quand j’étais tout petit, lors d’un séjour à Trois-Rivières, à l’époque où les papetières de la ville tournaient encore à plein régime, j’ai le souvenir d’avoir soudainement fait, pendant quelques longues minutes, l’expérience d’un état de conscience quelque peu inusité dont la trace demeure inaltérée dans ma mémoire. Papa, maman, ma sœur, mes trois frères et moi, nous étions venus de Montréal rendre visite à Alice, une de nos grandes tantes, religieuse ursuline vivant cloîtrée et pratiquement centenaire. Pendant des années, nos minuscules mains d’enfants n’avaient pu toucher Alice qu’en se glissant, fort discrètement, entre les étroits carreaux en bois de la clôture monacale marquant la frontière entre nous et le mystérieux intérieur du cloître. Au moment de notre dernière visite, cette séparation avait été supprimée par le concile Vatican II – heureusement, car Alice était devenue grabataire.
Couchée, elle n’avait plus que la peau et les os, et pourtant… un sourire rayonnant illuminait tout son être. À quelques mois de sa mort, elle avait encore toute la force requise pour s’informer de l’état et des occupations de chacun d’entre nous, tout en nous appelant par notre prénom. Bien qu’enfant des plus espiègles et turbulent, l’impression qui s’est imprégnée dans mon cœur à la vue de ce visage transfiguré ne m’a jamais plus quitté.
L’état de conscience que je vais évoquer s’est-il produit en amont de cette ultime visite ou dans sa foulée ? Je ne sais. Qu’il suffise de dire qu’il est survenu en observant, depuis l’auto en mouvement où nous étions entassés, l’un de ces longs tapis roulants qui, à Trois-Rivières, faisaient monter les troncs d’arbres un à un depuis la rivière Saint-Maurice jusqu’au sommet d’immenses pyramides de billots de bois, puis les y laissaient tomber avant qu’ils n’entrent dans l’usine de pâte à papier. Soudainement, ma conscience d’enfant est entrée dans une immense paix, à une distance infinie de l’activité de mes cinq sens. Très tôt, gamin, j’avais appris à réciter par cœur les paroles du credo : « Je crois en l’univers visible et invisible ». Il semble qu’en cet instant fugace, il m’ait été accordé d’entrevoir cet univers invisible qui sous-tend mystérieusement l’univers visible au sein duquel se déploient nos existences.
Au fil des ans, tant en Extrême-Orient qu’en Occident, j’ai pu constater que les personnes qui ont fait une expérience comparable, à un moment ou un autre de leur vie, ne sont pas aussi rares qu’on puisse le penser a priori. À en croire les textes du canon bouddhique, c’est en se remettant en mémoire un tel état de conscience, et en se concentrant intensément sur le contenu de ce souvenir, que Siddhārtha Gautama, le futur Bouddha Śākyamuni, aurait atteint l’Éveil, à l’origine de la naissance de cette tradition que nous appelons le bouddhisme.
C’est assurément l’une des raisons pour lesquelles le bouddhisme dit « du Grand Véhicule » ne cesse d’inviter à observer la réalité non pas à partir de nos yeux de chair, mais bien à partir du regard de l’œil intérieur, aussi appelé l’œil du cœur, le troisième œil, ou, plus exactement, l’œil de la Sagesse (Prajñā en sanskrit). Bien qu’il s’agisse d’un tout autre contexte culturel, on croirait entendre le Renard dire au Petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux. » Le Sūtra du cœur de la Sagesse, considéré comme la quintessence de tout le Grand Véhicule, se termine par l’incantation « Allé, allé, allé au-delà, allé complètement au-delà, Éveil, ainsi. » La répétition de ce dhāraṇī – ou mantra équivalent à une courte phrase – est censée favoriser non seulement la compréhension de cette quintessence, mais encore son assimilation et sa mise en pratique. L’enjeu est qu’une conversion ou une expérience transformant définitivement la qualité du regard puisse advenir. D’où cet allé, employé pour signifier « être passé » sur l’autre rive, à savoir le versant invisible de la réalité.
Il est dans l’ordre des choses que nos existences finissent par atteindre ce point où il ne leur est plus possible de trouver sens qu’en passant à un tout autre plan de la réalité que celui des apparences, que ces dernières soient produites par les situations inextricables au sein desquelles nous plonge la vie, ou tout simplement par les leurres d’un univers capitaliste et matérialiste défini par la consommation. Autrement dit, d’un point de vue métaphorique, il vient un moment où, pour continuer à vivre pleinement, nous devons empoigner le gouvernail des profondeurs de la barque de nos vies.
Tandis que ses disciples se croyaient perdus à tout jamais dans une tempête, lors d’une traversée vers la rive orientale de la mer de Galilée, le Christ dormait profondément au fond de l’embarcation où il se trouvait en leur compagnie. Réveillé par eux, c’est par sa parole qu’il imposa le calme aux vents rugissants et aux eaux déchainées. Cela fait, il demanda à ses disciples, sans le moindre accent de reproche : « Où est votre foi ? » Cela nous rappelle que « l’activation du gouvernail des profondeurs », pour aller vers l’autre rive, ne saurait se faire sans être habité par une foi réelle, quelle qu’elle soit, en la valeur et en le sens de notre vie. De façon surprenante, les traditions chrétienne et bouddhiste, et bien d’autres encore – telles que le confucianisme et le taoïsme, par exemple –, convergent parfaitement sur ce point, bien que sur des modes quelque peu différents. Elles s’accordent également pour souligner que c’est d’abord et avant tout de nous que dépendent, entièrement, tant l’approfondissement de la découverte de cet irréductible fond de nos êtres que sa croissance.


