Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Emiliano Arpin-Simonetti

Le foot et la puissance sauvage du rite

L’auteur est secrétaire de rédaction de Relations

Qu’il soit pratiqué ou regardé, le jeu du ballon rond procure un cadre ritualisé qui permet une communion et une forme de transcendance.

 

Aux camarades de la Ligue du peuple

J’aurais pu écrire bien des choses sur la richesse du caractère rituel de ce jeu archaïque qui consiste à frapper du pied un ballon. Nombreux sont les anthropologues, historiens et autres doctes analystes qui ont étudié avec grande érudition et finesse les fonctions rituelles, voire religieuses que revêt la pratique de ce qui est aujourd’hui devenu un sport de masse – de même que les innombrables syncrétismes entre rites traditionnels et plusieurs aspects du football contemporain[1].

J’aurais aussi pu m’inviter dans le débat – la querelle ? – qui agite les intellectuels de gauche depuis les débuts de la standardisation et de l’industrialisation du foot et – à la manière de Gramsci, Hobsbawm, Pasolini, Camus, Michéa, Galeano et tant d’autres – défendre le football comme expression de la créativité populaire et de l’entraide contre ceux qui n’y voient qu’une sorte d’« opium du peuple » de l’ère séculière. Les arguments ne manquent pas, d’ailleurs, alors contentons-nous de la célèbre réplique de l’attaquant français Éric Cantona, qui en résume bien l’esprit : « Mon plus beau but, c’était une passe ! »

Mais une expérience à la fois personnelle et grégaire ayant scandé les semaines de l’été qui s’achève au moment d’écrire ces lignes m’incite à de plus existentielles méditations. Alors que la 21e Coupe du monde de football battait son plein, le hasard a voulu que je joigne la Ligue du peuple, une ligue amicale mixte qui, me replongeant après plusieurs années dans la pratique hautement codifiée de ce jeu d’équipe, m’a fait prendre conscience de ce qui l’élève au rang de rite contemporain : cette faculté qu’il a d’exprimer collectivement une révolte allègre contre le tragique de la condition humaine.

*

Après à peine quelques semaines à partager le terrain raboteux du parc de Turin, à Montréal, avec les camarades qui étaient parfois mes coéquipiers, parfois mes adversaires, quelque chose s’est installé en moi, quelque chose qui dépasse le simple plaisir de jouer. Par l’incorporation des règles qui balisent cette confrontation ritualisée, cette chorégraphie improvisée, pratiquée ici sans arbitre et dans un cadre de 90 minutes conférant au jeu une tension dramatique indéniable, ce désir diffus et constant qui m’habite – qui nous habite tous – a commencé à prendre une forme concrète : celle, sphérique, du ballon circulant librement dans le circuit de la camaraderie, comme un courant électrique qui ne peut que finir par toucher terre, au fond du filet.

Ce désir est une soif qui, du plus profond de l’être, réclame d’être étanchée. Elle se déclare d’abord dans la sublime maladresse de l’élan vital qui, une fois lancé, ne saurait plus s’encombrer des bonnes manières et crie lorsqu’il suffit de dire, se débat lorsqu’il suffit de tendre la main pour attraper celle qui était là, tout le long, ouverte, prête à vous aider et à vous relever après une chute. Sans jamais disparaître, la soif finit néanmoins par s’apaiser lorsqu’elle est confrontée à une vérité toute simple : tous les autres aussi ont soif. Et ce n’est pas parce que les matchs se jouent sous le soleil cuisant des après-midi de cet été caniculaire et que guette la déshydratation – du moins pas seulement. C’est parce que tous et toutes sont également prisonniers de cet infini désir qui les meut et les dépasse, captifs de cette danse collective autour du ballon. Et c’est ainsi que le jeu hebdomadaire devient communion, ce moment privilégié de la semaine où, trempés de sueur et harassés par le soleil, au milieu du nuage de poussière qui nous tient lieu de terrain, nous arrivons malgré tout à faire l’expérience partagée d’une joie puissante et sourde qui nous immerge en même temps qu’elle nous transcende, nous soustrayant à la temporalité aliénante du quotidien.

De sorte que, de semaine en semaine, le samedi semblait tarder un peu plus à venir. Pour tromper la soif, entraînements et sorties de groupe au bar ou au stade pour voir des matchs se sont organisés entre coéquipiers et camarades, rituels qui ressemblaient drôlement à des symptômes de sevrage. Car il faut en être conscient : le détournement compulsif de la joie – l’addiction – est un risque bien réel, tant d’ailleurs pour le joueur occasionnel que pour le supporter assidu du beau jeu. Devant l’électrisante tension dramatique que peuvent mettre en scène les matchs, devant si fort sentiment d’appartenance à l’équipe, difficile de résister à la tentation de répéter compulsivement l’expérience pour obtenir sa dose et combler – momentanément – le manque à la source même du désir.

La tentation de réduire l’adversaire à un ennemi qu’il faudrait neutraliser est aussi un risque bien réel. Car l’adversaire, qui se dresse sur le chemin de la jouissance de marquer et de célébrer, est la figure, l’incarnation par excellence, du manque. C’est pour cette raison fondamentale qu’il faut lui vouer un respect sacré et résister à la volonté de le réduire à un objet à contourner, à maîtriser – voire à anéantir, dans le cas des plus fanatiques hooligans – pour parvenir à ses fins. Que l’on soit dans les tribunes ou sur le terrain, la fin, en effet, n’est pas de trouver le fond du filet, ni même la victoire, mais de perpétuer pour toujours l’espoir d’une joie démultipliée par sa dimension collective.

C’est pour cela que le jeu ne doit jamais finir, qu’il doit s’instituer de diverses manières pour rythmer la vie quotidienne, le passage des saisons, et toujours revenir, comme le soleil poursuit la lune pour que le monde continue – tel que le symbolisait le jeu rituel du tlatchli chez les Aztèques, que certains voient comme un lointain ancêtre du football.

Surtout, comme le foot est un langage partagé par ceux qui en connaissent le code et dont « l’unité minimale de sens » est le coup de pied dans la balle (Pasolini), il permet de transmuter en poésie l’angoisse de la mort, la rage devant l’absurde et la béance du sens, toujours à remplir par l’épreuve renouvelée de la traversée des passions. Chaque passe, chaque tir au but deviennent ainsi non seulement les gestes de base du jeu, mais aussi de la vie même : le coup de pied révolté contre le vide que nous portons juste-là, sous le cœur, et qui est le même que celui, juste-là, à la droite du gardien. Quiconque a déjà botté un ballon le sait d’instinct et le ressent tout aussi instinctivement, ne serait-ce qu’en en regardant le spectacle, dans les gradins ou devant l’écran partagé au bar, les jours de match.

Qu’on se le dise : il ne s’agit pas d’apaiser cette révolte en la rétrécissant aux limites d’un terrain rectangulaire délimité par quatre lignes blanches, transformant du coup le sport en simple exutoire ; il s’agit plutôt de créer les conditions pour rendre cette révolte agissante. De là, émergeant à la conscience, elle peut bien prendre toutes sortes de formes, incluant politiques – les exemples sont légion, des ligues de football féminines luttant pour le droit de vote et l’égalité des femmes au tournant du XXe siècle en passant par les ligues ouvrières ou antiracistes qui ont marqué l’histoire populaire du ballon rond depuis le XIXe siècle[2].

Alors on pourra bien sûr arguer – avec raison – que la professionnalisation du sport est une effroyable perversion du principe même du jeu, un dévoiement de sa portée libératrice dans l’arène du spectacle cathartique à grand déploiement, une tentative de brider sa force subversive en en faisant un divertissement d’un obscène consumérisme. Mais s’il y a du vrai dans cette lecture, celle-ci ne tient absolument pas compte de l’incorrigible aptitude des personnes et des groupes à subvertir constamment les cadres et les instruments que le pouvoir déploie pour les contrôler, les domestiquer, ni du fait que même de la culture de stade peut jaillir la révolution (comme l’attestent les exemples récents des printemps arabes en Égypte ou en Tunisie). Les rites, certes, sont bien souvent des instruments de pouvoir et de reproduction sociale, mais leur faculté de donner corps à cette puissance indomptable qu’est le désir en fait des vecteurs toujours latents d’inattendu, de liberté, et d’émancipation.

Aussi, que le foot soit de gauche ou de droite, opium du peuple ou forme de religiosité populaire, cela ne change rien au fait que sur les terrains vagues de Buenos Aires, de Rio, d’Abidjan, de Port-au-Prince ou même de Gaza, où ni les bombes, ni le blocus israélien n’empêchent la vie de battre, il y aura toujours des hommes et des femmes pour réunir les instruments sommaires de ce culte – un ballon, quelques piquets ou quelques pierres pour improviser des buts – et se rassembler autour d’un rite qui rallumera inlassablement la joie brute et naïve qui permet, pour reprendre la formule d’un des plus brillants défenseurs du foot, d’imaginer Sisyphe heureux[3].

[1]. Voir Yves Le Pogam, « Rites du sport et générativité du social », Corps et culture, no 4, 1999.
[2]. Voir Michaël Correia, Histoire populaire du football, Paris, La Découverte, 2018.
[3]. Voir Laurent Bove, « Kant, Kopa et nous », Libération, 13 juin 2018.

Les rites au cœur du lien social

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