Relations février 2014
Le fondamentalisme au service de l’ordre néolibéral
L’auteur, politologue, est responsable du secteur Vivre ensemble au Centre justice et foi
Pour comprendre comment opèrent les mouvements qui se réclament de l’« islamisme fondamentaliste » face à l’ordre géopolitique dominant, il importe tout d’abord de rappeler qu’ils se manifestent dans des pays où sont menées des politiques économiques néolibérales, avec toutes les conséquences socioéconomiques désastreuses que cela implique et qui constituent une des raisons importantes des soulèvements populaires en cours.
Le fondamentalisme issu de la religion musulmane, qu’il s’agisse du wahhabisme ou des nombreuses variantes que l’on retrouve au sein de la nébuleuse djihadiste, ne pouvait trouver, dans ce contexte néolibéral, qu’un terreau fertile. Mais les mouvements islamistes n’ont aucune volonté de contester l’ordre capitaliste dominant, pas plus qu’une réflexion ou une proposition alternative en termes d’économie politique.
Cela fait l’affaire des maîtres de l’ordre géopolitique mondial, pour qui le plus important semble de faire avaliser une logique qui maintient précisément les pays arabes dans le système économique mondialisé et financiarisé.
Ainsi, malgré une rhétorique anti-occidentale destinée aux populations locales, les directions des partis et autres mouvements qui se réclament de l’islam cautionnent trop souvent une situation qui confine les États arabo-musulmans dans une posture d’États-clients des puissances de l’OTAN. Elles le font à la condition qu’on les laisse dominer politiquement dans leurs pays. On voit bien, dans le dossier iranien, entre autres, comment l’Arabie saoudite et d’autres monarchies font front commun avec les pays de l’OTAN et Israël.
Dans cette optique, les émirats et les monarchies du Golfe financent à coup de milliards de dollars l’« islamisme fondamentaliste ». Et cette stratégie semble être cautionnée – quand elle n’est pas soutenue – par les puissances occidentales. Il faut voir que cet islamisme joue un rôle pour contenir et neutraliser la radicalité sociale des mouvements et classes populaires, des syndicats et de la paysannerie, porteurs d’une revendication fondamentale : l’égalité citoyenne.
Contrairement à ce que le discours médiatique laisse entendre depuis le 11 septembre 2001, ce qu’ont à cœur les puissances occidentales, ce n’est pas tant la sécularisation, la laïcité ou l’amélioration des droits des femmes et des conditions de vie des populations dans les pays musulmans que de protéger d’abord et avant tout leurs intérêts. Et les directions des groupes et partis fondamentalistes dans l’islam contribuent au maintien et à la consolidation d’un ordre de domination économique et géopolitique qui sert ces intérêts en même temps que les leurs.
D’ailleurs, ces groupes et partis politiques ne sont pas présents dans les forums internationaux où sont remis en cause la nature des institutions internationales et leurs visées. Ils confortent plutôt la position régionale des monarchies féodales du Golfe qui, tout en ressassant des querelles de l’époque médiévale sur les successions de l’islam politique et les ruptures chiites-sunnites, financent des groupes djihadistes qui se déploient au Mali, en Syrie et ailleurs et servent la plupart du temps de sous-traitants aidant les puissances de l’OTAN à consolider leur position géostratégique. Le nombre de bases militaires de l’OTAN dans la région illustre bien cette alliance entre les monarchies du Golfe et les grandes puissances occidentales.
Cependant, depuis 2011, avec les soulèvements du « printemps arabe » en faveur d’avancées démocratiques et populaires, un nouvel horizon se donne à voir. C’est tout le champ du politique qui s’ouvre graduellement, se libère et s’autonomise dans des sociétés où l’on a tendance à penser que c’est de la seule domination religieuse dont il faut s’affranchir. S’il faut une autonomie du politique par rapport au religieux, il le faut aussi par rapport au militaire, au policier, à l’injustice de l’arbitraire. Or, dans le cas de l’Égypte, notamment, la situation est dans l’impasse. C’est politiquement que l’on peut efficacement lutter contre le fondamentalisme, nullement par des coups de force; c’est en permettant aux sociétés concernées de faire l’expérience du politique en apprenant que l’État n’est ni religieux, ni antireligieux, mais areligieux. Comme le dit le sociologue algérien Lahouari Addi, qui rapprochait le récent coup d’État du général Abdel Fattah Al Sissi, en Égypte, et l’annulation, en 1992, par les militaires algériens, des élections remportées par un parti islamiste : « Le coup d’État ne règle pas la question islamiste; il la complique. Les militaires finissent par s’entendre avec les islamistes en leur disant : à nous l’État et ses richesses matérielles et à vous la société et ses espérances utopiques. »[1]


