Relations mars-avril 2017

Violences : Entendre le cri des femmes

Will Prosper

Le féminisme au masculin

L’auteur est documentariste et militant pour les droits civiques
 
 
Les exemples de violences diverses envers les femmes abondent dans l’actualité par les temps qui courent. L’élection de Donald Trump à elle seule illustre à quel point la misogynie est présente et à quel point la banalisation des agressions sexuelles et du viol est chose courante. En tant qu’hommes, nous pouvons et nous devons agir de différentes façons pour contrer cette violence.
 
La première consiste d’abord à écouter les femmes. Pour être leurs alliés, il faut prendre conscience de notre place et de notre rôle ; depuis la nuit des temps nous dominons, nous occupons le devant de la scène. Il convient d’être à l’écoute des femmes pour leur apporter soutien et solidarité dans leurs luttes et mobilisations sans prendre toute la place. C’est ce que j’essaie humblement de faire dans les différentes activités militantes auxquelles je participe, incluant celles sur les questions de racisme systémique.
 
Ensuite, il y a de nombreux milieux masculins auxquels les femmes ont peu ou pas accès et où persiste souvent une culture très machiste. C’est une de nos responsabilités de les investir. Par exemple, je suis entraîneur de basketball et de football au secondaire. Dans ce milieu – mais aussi dans celui du hockey et d’autres sports –, une vision très rétrograde de la masculinité prédomine toujours et se construit en rabaissant les femmes et les homosexuels (auxquels on attribue des caractéristiques féminines). Dans ce contexte, j’essaie de conscientiser les jeunes (mais aussi d’autres entraîneurs) qui parfois reproduisent des attitudes et des discours misogynes. Ce travail de déconstruction et de dialogue est crucial, sans quoi on laisse se reproduire des environnements et des comportements toxiques. C’est d’autant plus important de le faire quand on peut être un modèle pour les jeunes. Dans mon cas, je viens du même quartier qu’eux, je fais du sport, j’ai été policier, je mesure 6 pieds 4, bref, je représente (bien malgré moi) le modèle masculin par excellence, tel qu’il est défini par la norme sociale. Ce faisant, mes mots ont plus de poids auprès de ces jeunes. C’est dommage qu’il en soit ainsi, car le même message livré par une femme peut parfois être moins écouté ; mais il faut en être conscient et en profiter pour faire avancer les choses.
 
C’est entre autres pourquoi je parle beaucoup de la fausse masculinité et de l’importance de redéfinir l’identité masculine. On nous dit trop souvent que pour être un homme, il faut dominer : les autres, ses émotions, etc. On nous dit aussi qu’il faut posséder des choses, incluant les femmes, transformées en objets de gratification sexuelle censés récompenser une attitude dominante. Ces images de la virilité sont véhiculées chaque jour dans la publicité, la culture de masse. Il faut les combattre. Dénoncer la fausse masculinité et comprendre le féminisme sont deux choses intimement liées.
 
Je crois d’ailleurs que les hommes devraient tous être féministes et ne pas se laisser imposer un monde inégalitaire. Le féminisme est non seulement un combat contre les inégalités, mais aussi contre le patriarcat comme système d’oppression qui cause de la souffrance aussi chez les hommes. Nous sommes tellement habitués en tant qu’hommes à enfermer nos émotions, à les garder à l’intérieur, qu’on n’évacue jamais la pression. Et quand elle sort, elle finit par exploser, tant sur les autres que sur soi. Il ne s’agit aucunement ici de justifier les gestes violents ; simplement de reconnaître que nous vivons dans un univers social qui produit encore ce genre d’attitude malsaine favorisant l’insensibilité et la violence. Être un homme c’est être un dur, encore aujourd’hui.
 
Il n’est pas normal que j’aie appris si tard dans ma vie ce qu’est le féminisme. L’école devrait pouvoir jouer un rôle à cet égard, pour que les enfants sachent dès leur jeune âge ce qu’est le féminisme, pourquoi ces luttes sont menées, pourquoi elles avancent si lentement, et ce, partout dans le monde. L’école doit éduquer à l’égalité, et pas seulement dans les cours d’éducation sexuelle. Le combat contre les inégalités, la culture du viol, le patriarcat, passe par-là. Les cas récents d’agressions sexuelles sur les campus universitaires devraient d’ailleurs nous servir de sonnette d’alarme : s’ils se produisent dans un milieu où les gens sont éduqués, où le savoir est censé prévaloir, que s’est-il passé en amont pour que le message ne se rende pas ?
 
Cette situation montre qu’on part de loin en ce qui concerne les changements de mentalité et de culture. Heureusement, les choses avancent malgré les ressacs. Dans le cadre de la tournée Faut qu’on se parle, à laquelle j’ai pris part, j’ai vu beaucoup de jeunes hommes qui s’assuraient par exemple de respecter l’alternance entre hommes et femmes dans les tours de parole. Ce constat est rassurant, même si, bien sûr, il s’agit de jeunes progressistes dont on s’attend qu’ils agissent de la sorte. Il y a donc visiblement une partie des jeunes qui comprend cette dynamique.
 
Il importe enfin que les hommes prennent davantage la parole pour dénoncer publiquement les cas de violence envers les femmes. Par exemple, j’ai récemment participé au Déjeuner des hommes, un événement audacieux organisé par la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, afin de sensibiliser la population au rôle des hommes dans la lutte contre la violence envers les femmes. J’ai également pris part récemment à la marche des femmes qui se tenait à Montréal le lendemain de l’investiture de Donald Trump aux États-Unis. Bref, il faut saisir de telles occasions de sensibilisation et de solidarité, tout en veillant à demeurer à l’écoute sans prendre le devant de la scène au détriment de la parole des femmes.

 
Propos recueillis par Emiliano Arpin-Simonetti



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