Relations décembre 2013

La promesse du don

Céline Dubé

Le don d'une présence

L’auteure est sœur de la Congrégation de Notre-Dame

Depuis 25 ans, j’ai choisi de vivre parmi les familles immigrantes de Montréal, partageant leurs espoirs et leurs difficultés. La proximité ouvre à la confiance, au dialogue, à la découverte de l’autre et à l’enrichissement mutuel. Les préjugés tombent pour faire place à la vérité des êtres avides de vivre dans la paix et la liberté.
 
Qu’est-ce que ça veut dire « être présente et solidaire » dans la vie quotidienne? Comme l’apôtre Pierre, c’est avouer : « Je n’ai ni or ni argent, mais ce que j’ai, je te le donne » (Actes 3, 6). Que les personnes soient d’origine haïtienne, africaine, mexicaine, russe ou maghrébine, en arrivant au Québec, elles vivent toutes un dépaysement qui bouscule leurs repères. Le fait d’être isolées de leur famille et de leurs réseaux les prive également de rapports affectifs importants.
 
Dès leur emménagement dans mon immeuble, je vais leur souhaiter la bienvenue et offre mon numéro de téléphone, en cas de besoin. Les contacts se font plus réguliers au fil des jours sous forme d’invitations à se rencontrer et à partager un repas pour découvrir la culture culinaire des uns et des autres, par exemple. Puis, les événements de la vie (une naissance, un deuil, une fête d’anniversaire ou une réussite scolaire) donnent lieu à un partage culturel des plus enrichissant. En tant qu’ex-enseignante, je m’intéresse particulièrement au cheminement scolaire des enfants, surtout à l’apprentissage du français. Ainsi, le petit Adam vient chez moi, après l’école, pour les devoirs de français, et d’autres enfants viennent à l’occasion pour des explications supplémentaires ou pour s’exercer à une communication orale. Parfois, je passe une partie du dimanche à la bibliothèque municipale avec quelques jeunes : une sortie appréciée, gratuite, qui fournit des livres pour les loisirs le temps de quelques semaines.
 
À l’heure des choix à faire au cégep, je réponds aux questions sur le système d’éducation supérieure québécois. C’est une grande joie pour moi de les voir progresser, grandir, devenir des femmes et des hommes autonomes et responsables.
 
En retour, je reçois énormément de marques d’attention et des services de toutes sortes : accompagnement à l’urgence, entretien domestique et déneigement, soutien informatique et préparation d’une présentation PowerPoint qui enrichit une de mes conférences, etc. Pour ces familles, je suis devenue une mère ou une grand-mère québécoise, selon leurs dires, soucieuse d’établir une relation signifiante avec chacun et chacune.
 
Il arrive que j’invite des voisins à ma table pour un repas ou un thé. C’est l’occasion de partager des préoccupations sociales communes et de s’engager ensemble. Par exemple, nous avons décidé de prier ensemble, chrétiennes et musulmanes, pour les victimes de la traite des femmes et des enfants. Des femmes ont aussi accepté de faire signer des pétitions à ce sujet dans leur milieu d’études ou de travail, même à l’arrêt d’autobus. À vrai dire, ces échanges teintent ma propre lecture de l’actualité nationale et internationale et me font comprendre des points de vue qui diffèrent de ma propre expérience.
 
Ma passion pour la vie se fait aussi compassion devant la discrimination vécue par les immigrants sur le marché du travail ou, quelquefois, dans la rue. Des hommes et des femmes universitaires se voient offrir des formations collégiales pour des postes de techniciens. Une dévalorisation sournoise menace leur estime d’eux-mêmes et anéantit le beau rêve de vivre comme citoyens à part entière dans un Québec ouvert à la différence. Cela leur prend parfois huit à dix ans avant de décrocher un emploi régulier avec des conditions acceptables pour assurer le minimum à leur famille. Durant toutes ces années d’attente, que de besognes ont-ils acceptées parce qu’ils n’avaient pas le choix : dans des compagnies à numéro sans possibilité de connaître l’employeur, ou en recevant leur rémunération en argent comptant la journée même, sans supplément pour les heures supplémentaires ou les frais occasionnés quand l’auto est requise, etc. Or, la seule intégration valable se fera par un travail décent, respectueux des talents et des compétences, afin qu’ayant assuré la survie de leur famille, ces personnes puissent s’impliquer à tous les niveaux de la société.
 
L’immigration est un cadeau qui nous fait puiser aux richesses universelles, en nous ouvrant aux différences culturelles et religieuses, tout en nous confortant dans nos valeurs et dans notre foi en l’humanité ou en Dieu. C’est là mon expérience qui me fait redire, avec l’écrivain Yasmina Khadra, que « chaque jour naît comme une bénédiction ».

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