Relations mai-juin 2016

Suzanne Jacob

Le dénouement de Bételgeuse

L’auteure est écrivaine

Chaque création cherche l’affranchissement d’une tradition dont elle emprunte la forme actuelle pour trouver la route de l’inactuel, pour en fissurer l’image pétrifiée.

« L’image que nous avons de nous-même peut nous tuer si nous ne trouvons pas comment opérer son dénouement. »
Maître Eckhart (1260-1328)
 
 
Chaque œuvre, toute œuvre, porte les traces d’un tel dénouement opéré par l’artiste. Ces traces sont des vibrations sonores qui mènent à nous affranchir de l’image pétrifiée de nous-même. En même temps, elles nous terrifient par leur puissance à faire résonner en nous une image pétrifiée. Cette résonance la dé-pétrifie. La remet en mouvement. La fluidifie. C’est l’affranchissement. Nous pleurons de l’avoir échappé belle. Nous pleurons quand l’image que nous avons de nous-même se dénoue au lieu de nous étrangler et de nous abattre ; au lieu de se braquer contre nous et de nous humilier. C’est ainsi qu’agissent les œuvres, par les traces d’un dénouement qui n’appartiennent qu’à l’œuvre, et non à la volonté de l’artiste. Si le dénouement que l’artiste opère est contemporain de son œuvre, la résonance de l’œuvre est diachronique. C’est ainsi. Créer, c’est aussi renoncer à la maîtrise (au contrôle) des résonances de l’œuvre dans l’espace et dans le temps. Ces résonances sont incontrôlables. Les polices (la censure, la critique, le ministre) ne peuvent rien contre elles.
 

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La Kabbale raconte que pour créer le monde, Dieu s’est contracté légèrement sur Lui-même pour ménager un vide susceptible d’accueillir cet autre monde qui ne serait pas Lui, qui serait l’autre monde que Lui-même. Dieu était saturé de Dieu. Il s’est légèrement retiré de cette saturation et ce retrait a creusé la paume de sa main. Dans la paume de sa main, le vide. C’était nouveau. C’était la première image, car avant ce retrait, Dieu n’avait aucune image, ni de Lui, ni de Lui-même. La première image, c’est le vide au creux de la paume. Le vide est le premier battement du temps toujours visible sur nos tempes.
 
Ce vide s’est alors rempli de ténèbres. Dieu a laissé passer un seul rayon de sa Toute-Lumière dans ces ténèbres et l’encre a jailli, l’encre de l’écrit s’est répandue suivant les plis de la paume de la main qui sont les lignes de vie. L’autre monde que le Plein-Dieu s’est alors rempli d’écritures et c’était nouveau.
 
Ce retrait, cette légère contraction du Plein-Dieu, la Kabbale l’appelle le tsimtsoum. Ce mot, je lui trouve une sonorité algonquienne et québécoise, à cause du « ts ». Mais japonaise aussi, à cause de « tsu ». Et catastrophique : « tsunami ». On est passé du retrait aux ténèbres, des ténèbres à l’encre. C’était nouveau, c’était une catastrophe au sens où c’était un événement. Tout événement est une catastrophe au sens où le Plein se vide et le Vide se plaint. Entendant cette plainte, Dieu déplie sa paume. En dépliant sa paume, Il laisse échapper une onde sonore de son Tout-Son et Il la laisse onduler dans les écritures. C’est ma foi. Je crois que le rayon sonore de Dieu, une seule onde sonore, devient, en traversant les ténèbres, la musique. Je tiens ça du folklore dont j’ai hérité – les comptines, Bach, Schumann, La nuit transfigurée de Schoenberg, mais aussi « et Dieu créa le Verbe ». Ce folklore est une de mes parts d’héritage. L’héritage est un soubassement sonore. C’est une seule note répétée ad nauseam.
 
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La même note, disons la note do, répétée cent milliards de fois, n’est jamais la même note. La lumière et l’ombre, la pression atmosphérique, la tension du tympan, la distance entre la source sonore et l’oreille, impriment des variations infimes et infinies à un do qui est à la fois le même et jamais le même. Un do qui n’a jamais été, qui n’est plus jamais, qui ne sera plus jamais le même. Au cœur de sa répétition apparaissent les différences qui dénouent le pétrifié, le figé, le paralysé, le transi. La musique de la pièce The Protecting Veil de John Tavener illumine cette patience de la différence dénouante. La nuit transfigurée de Schoenberg agit de même. « Seules les traces font rêver », écrit René Char. L’oreille qui n’a pas accès aux différences rend fou. C’est pourquoi on ressent de la nausée quand on n’a pas accès aux différences entre la répétition et la millième répétition. Je ne sais pas. Je réfléchis. La forme de l’utérus ressemble à la forme de la lyre de David. La paume de Dieu s’est-elle mise à vibrer aux cordes de ses lignes de vie ? Je ne sais pas. J’essaie d’entendre les variations de l’image entamée par l’aiguille, syntonisée par l’antenne.
 
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Le plongeon huard est traversé du double rayon lumineux et sonore. L’oiseau émerge de la main emplie des ténèbres et appelle le recommencement. Toi, lumière toujours naissante, tu es appelée et tu te rends à ce recommencement quand tu nages à l’aube dans l’eau du lac sur la montagne, en Mauricie. C’est l’héritage ténébreux, ce folklore, et soudain illuminent ta conscience les tribulations de l’ADN mitochondrial qui, de l’Afrique à la Mauricie, par-delà les millénaires d’évolution, te mènent à ces nages apprivoisées entre toi et le plongeon huard.
 
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Recommencement. Dans mon folklore, qui est une autre Kabbale, c’est le Verbe qui jaillit dans la paume de Dieu. Le Verbe Total, comme le Gros Lot Total avant son tirage. Dans cette totalité du Verbe, les mots n’éprouvent aucun besoin. Ils sont sans angoisse, sans détresse, sans besogne, comme dans un Dictionnaire Total. Mais voici que l’onde sonore ébranle ce mégalithe, le fait voler en éclats. Le poète Pierre Ouellet écrit alors Dieu sait quoi. C’est le livre des miettes que la langue entreprend de mâcher dans le désert. Un rayon lumineux aveuglé. Un rayon sonore signé de la surdité du muet. Les larmes qui abondent à cette lecture du silence de l’humble retrait de Dieu créent l’eau, débordent et créent l’océan. Ce ne sont des larmes ni larmoyantes, ni nostalgiques ; ce sont les larmes du sel, des larmes puissantes qui aiguisent les lames sans appel de l’océan.
 
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Il y aurait une résonance originaire, essentielle à la création d’un autre monde, c’est-à-dire d’une différence. Résonner, c’est aussi différer. C’est lire. C’est regarder. C’est entendre. C’est goûter. C’est réfléchir. C’est accorder son identité sonore à la différence. L’écho n’est écho que par différence, par cette légère « contraction », un retrait, un creux qui crée une différence, et une autre, et une autre. C’est le sens de A rose is a rose is a rose, de Gertrude Stein. À chaque fois, une nouvelle différence d’écho, un plissement, une fronce, une ride, un commencement et toute la rose de Rilke embaume la création.
 
Le folklorique, c’est le son et la lumière originaires. Toute la musique pop, toute la télé, tous les branchements podcasts, téléphones intelligents, sont le folklorique actuel. Toute l’économie, son caractère hystérique, est notre folklore actuel. C’est le son qui traverse les ténèbres de toujours, dont chaque création cherche l’affranchissement, dont chaque création emprunte l’actualité pour trouver la route de l’inactuel, pour fissurer l’image pétrifiée.

Bételgeuse fait partie de mon folklore. C’est ma sœur aînée qui l’a découverte dans la nuit glaciale d’Amos en Abitibi. Le cherche-étoiles entre ses gants raidis de froid. Une émotion mêlée de triomphe et de reddition : « Bételgeuse ! » L’étoile rouge d’Orion scintille dans l’encre dure du ciel. Aujourd’hui, des centaines de télescopes sont braqués sur elle. Elle est en fin de vie. Elle agonise, elle va imploser dans les secondes qui viennent, elle va se rétracter, se contracter. S’enfouir dans le retentissement d’un retrait absolu. D’une invisibilité.
 
Qu’est-ce que cet invisible que visent l’étoile et toute création ? Rilke dit que l’invisible est la seule visée du poème. Le mot « oiseau » est le plus petit mot de la langue française contenant toutes les voyelles. Et chacune de ces voyelles est invisible. C’est là l’invisible de la création ? « Endolori » et « indolore » sont des mots anagrammes l’un de l’autre. C’est paradoxal et c’est l’invisible du travail de la création, c’est l’abîme qu’on désabîme par le retrait, par une humble contraction du Trop-Plein de soi-même dans l’acte créateur.
 
Suis-je une nouveauté ? s’inquiète alors l’artiste qui doit maintenant, après avoir écouté et entendu les différences entre « do » et « do » et les avoir illuminées, procéder à son inscription officielle dans les ténèbres terrifiantes de l’indifférencié. Suis-je quelqu’un ? Et quel quelqu’un suis-je donc ? Et qui pourrait me guider pour remplir le formulaire d’inscription ? On me demande quel est mon projet, comment s’inscrit mon projet dans les ténèbres terrifiantes, quelles écoles, quels diplômes, m’ont guidée dans l’élaboration de ce projet ? Il se retire. Son retrait crée un vide infiniment modulé par une vibration sonore.
 

La puissance de la création



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