Relations Été 2021
Le débat sur la liberté universitaire est l’arbre qui cache la forêt d’une transformation sociale nécessaire.
L’auteure est professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa[1]
Dans la foulée de ce qu’il est désormais convenu d’appeler « l’affaire Lieutenant-Duval », des étudiantes et des étudiants noirs de l’Université d’Ottawa ont demandé que l’on tienne compte, dans nos manières d’enseigner, dans notre conception des matériaux de l’histoire et de la pensée, et dans les façons que nous avons de dire les choses, de l’histoire de l’esclavage et de la déshumanisation des personnes qu’elle a entraînée. Ces étudiantes et étudiants ont demandé que nous réfléchissions à nouveaux frais à la manière dont les institutions contemporaines perpétuent les schèmes qui ont présidé à ces entreprises inhérentes au projet de colonisation moderne. Ils et elles ont créé cette occasion politique à partir de l’usage d’un mot dont l’histoire est extrêmement chargée.
Au-delà de la controverse autour de l’usage ou pas du « mot en N » en classe, il faut arriver à prendre du recul pour bien comprendre ce qui s’y joue. L’arbre du « mot en N » cache peut-être la forêt de la transformation sociale en cours et des nouvelles alliances en émergence.
Au-delà de la liberté universitaire
La revendication a fait réagir fortement une frange de la communauté universitaire, qui y a lu un appel à la censure et une menace à sa liberté d’expression. Le premier ministre du Québec s’est prononcé sur la question, en faveur de la liberté universitaire, en même temps que plus de 500 personnes du corps enseignant et des milieux intellectuels (surtout) québécois. Certaines personnes y ont vu un retour malvenu des considérations de race dans un espace social qui se veut neutre, refusant d’entendre que c’est justement le fait que ces considérations n’ont jamais cessé d’imprégner nos institutions qui est en jeu. Quelques-unes ont reçu très douloureusement les accusations de racisme portées contre elles et la guérilla numérique qui ont entouré les évènements, y voyant une atteinte à la réputation et un enjeu de sécurité. On a vu dans les grands médias québécois une levée de boucliers pour la défense de la liberté universitaire, un sujet qui fait pourtant rarement les manchettes. Les militantes et les militants antiracistes y ont souvent été dépeints comme de dangereux radicaux.
La liberté universitaire est au cœur de l’entreprise commune de connaissance, il faut certes le réaffirmer. Celle-ci pourrait même constituer un véhicule intéressant pour accueillir la remise en question antiraciste. Mais cela exige que cette demande de respect et de reconsidération des fondements épistémologiques et politiques de nos cadres de pensée et de fonctionnement (incluant ce qui peut être considéré comme ses excès) aille au-delà de ce qui peut être dit ou non dans une salle de classe, et au-delà de la nécessaire mise au point sur la liberté universitaire.
Se parler ailleurs et autrement
Pour y arriver, il faudrait choisir de voir dans la révolte étudiante une invitation à faire communauté autrement, à établir de nouvelles bases, d’autres manières de faire. Il faudrait entendre dans cette interpellation un appel à découvrir, à partir des données actuelles, complexes et difficiles de notre habitation commune, comment pourrait fonctionner une société véritablement pluraliste.
Cela commence par accepter de se raconter nos histoires respectives, de s’écouter, et de s’engager à comprendre nos parcours mutuels. Cela nécessite de se parler sur un plan d’égalité, à travers la diversité des groupes et des voix, sur le terrain, de faire quelque chose ensemble, en classe et hors des classes, contre les structures coloniales. Il y a au Québec une intersection douloureuse où se croisent tout au long de notre histoire la race et la classe, et il faut la creuser. Cela se passe ici selon des coordonnées particulières, québécoises (et non, comme on veut le faire croire pour balayer la question sous le tapis, sous la modalité d’une importation américaine). Mais il reste encore à découvrir ensemble ce qu’il est, cet ici que nous avons en commun et que nous n’avons pas choisi, et quel potentiel de savoir vernaculaire est fiché dans cette situation.
Dans la foulée des incidents ottaviens, et au-delà (ou à côté) de l’enjeu de la liberté universitaire, plusieurs personnes afro-descendantes ont eu l’occasion de prendre publiquement la parole sur leur place dans la société québécoise. Elles ont pu discuter de leur vision de l’histoire du Québec. Avec un peu de désir, un peu d’imagination, qui que nous soyons, nous pouvons déjà entrevoir les prémisses d’une réflexion inclusive sur la question coloniale et le racisme au Québec. Ces questions ont maintenant (et enfin) droit de cité. Au gré des débats, une foule de gens ont cheminé et nuancé leurs positions et ont découvert l’existence de perspectives minoritaires, engagées, stimulantes et urgentes à considérer. Cela est politiquement extrêmement significatif et doit être vu comme une occasion à saisir, comme une rencontre à accueillir, comme un de ces moments politiques où le sens de la vie commune demande d’être remis sur le métier. Il faut être à la hauteur du moment.
[1] Ce texte est un extrait modifié d’un texte plus long paru dans le Webzine Vivre ensemble en décembre 2020.


