Relations août 2012

La mémoire vivante

Serge Cantin

Le danger d’oubli

L’auteur est professeur de philosophie au Département de philosophie et des arts de l’Université du Québec à Trois-Rivières et chercheur au Centre interuniversitaire d’études québécoises

On entrevoit de plus en plus les conséquences dramatiques de la déperdition de la mémoire en tant que dimension fondamentale de l’existence individuelle et collective.

Il y a une dizaine d’années, le philosophe Marcel Gauchet, l’un des grands penseurs de notre époque, publiait un article intitulé « Voulons-nous encore être humains? » (Diogène, no 195, 2001). Il y faisait un constat tragique au sujet de la sortie de la religion dans les sociétés modernes : « nous avons tous perdu quelque chose […] qui a directement à voir avec la “déshumanisation du monde” qui nous inquiète ». Ce « quelque chose » serait la chose collective, plus précisément la saisie du collectif qui nous permettait d’avoir prise sur le monde.

 
Cet horizon commun, nos ancêtres le possédaient en se laissant, en quelque sorte, déposséder par la religion. Grâce à cette dépossession, ils se savaient et se sentaient appartenir à une communauté humaine à laquelle venait s’ordonner leur individualité (le cadre holiste tel que décrit par l’anthropologue Louis Dumont). Or, l’implication majeure de la sortie de la religion dans la modernité, c’est que nous nous voulons par-dessus tout des individus autonomes et libres, c’est-à-dire des êtres pour lesquels la présence d’autrui, quel qu’il soit, se révèle de prime abord comme un obstacle à notre recherche insatiable d’authenticité, d’immédiateté et d’immanence. C’est cette recherche-là, fondée sur un renversement radical du rapport de l’être humain à lui-même, à la société et à l’histoire, que Gauchet considère comme le moteur même de la déshumanisation.
 
Il est frappant que Gauchet, qui écrit pourtant depuis le début des années 1970, ait mis presque trente ans avant d’employer des termes aussi lourds de sens que « déshumanisation », « déculturation » ou « détraditionnalisation », rejoignant ainsi l’inquiétude d’autres penseurs contemporains quant à l’avenir de la mémoire. Pensons ici à Fernand Dumont – à qui nous reviendrons –, dont toute l’œuvre, en particulier Le lieu de l’homme (HMH, 1968), se veut une réflexion fondamentale sur le sort incertain que la modernité réserve à la culture en tant que mémoire de l’être humain. Pensons aussi à Hannah Arendt qui, dans La crise de la culture (Gallimard, 1972), nous mettait en garde contre le « danger d’oubli » que fait courir la rupture du fil de la tradition, un oubli qui nous ferait perdre, selon ses propres mots, « la dimension de la profondeur de l’existence humaine » (p. 125). Cet avertissement faisait écho à celui qu’Alexis de Tocqueville formulait déjà en 1840 dans De la démocratie en Amérique : « Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres. » Tocqueville avait compris, avant tout le monde, le risque inhérent à la démocratie moderne de produire une humanité qui, libérée de la dette envers le passé, serait sans héritage et, par conséquent, sans projet; une humanité réduite à une société d’individus amputés de leur mémoire, repliés sur eux-mêmes et obnubilés par leur bien-être matériel. Cela invite à se demander en quoi consiste au juste la mémoire, à quel besoin, à quelle exigence anthropologique elle vient répondre.
 
Culture et mémoire
Dans L’avenir de la mémoire (Nuit blanche éditeur, 1995), qu’il a publié à la fin de sa vie, Fernand Dumont propose une définition de la mémoire si peu convenue qu’elle est restée pratiquement lettre morte. Récusant l’idée reçue selon laquelle la mémoire serait « un éclairage externe porté sur le cours de l’histoire », Dumont la concevait plutôt comme « l’assomption d’une histoire énigmatique au niveau d’une histoire significative où l’interprétation devient vraisemblable et la participation envisageable » (p. 90). Autrement dit, la mémoire, au sens fondamental qu’elle revêt ici, est ce qui permettrait aux sociétés et aux êtres humains qui y vivent de donner un sens à leur monde en le réfractant sur un autre monde, d’interpréter leur histoire empirique en la dépassant dans une métahistoire, dans un grand récit. Et Dumont d’insister sur le fait que ce « dédoublement », ce dépassement constitutif de la mémoire fut, pendant des millénaires, l’œuvre de la tradition, qui avait pour fonction d’élever l’existence individuelle et collective au-dessus de la vie quotidienne tout en donnant sens à celle-ci. D’où l’inquiétude devant la sortie de la tradition dont l’humanité entière est aujourd’hui le théâtre. En perdant la tradition, le danger est de perdre peu à peu, presque insensiblement, la mémoire en tant que faculté de mise à distance du monde et, par conséquent, d’interprétation et de critique de ce qui s’y déroule. C’est cette disparition de ce qu’il appelle aussi « un lieu de la Transcendance » ou « la transcendance sans nom », qu’appréhende Dumont quand il évoque un « degré zéro de la tradition ». Gauchet, animé par la même inquiétude quant à l’avenir de l’humanité, l’appelle de son côté la « détraditionnalisation radicale ».
 
Mais qui dit danger dit aussi défi. Celui-ci consiste d’abord à prendre collectivement acte du danger (ce dont nous sommes hélas encore loin) afin de se donner ensuite les moyens de le surmonter. Comment? En réinventant la tradition. Mais n’est-ce pas là une contradiction dans les termes? La tradition, n’est-ce pas par définition ce qui nous est donné, transmis par ceux qui nous précèdent, une pratique ou un savoir hérité du passé? C’est bien pourquoi, lorsqu’il appelle à la sauvegarde de la tradition, Dumont insiste sur l’originalité de la nouvelle tradition qu’il a en vue : « la tradition qui me semble se faire jour, écrit-il, est fort différente de celle d’autrefois; elle est l’objet d’une constante reviviscence » (id., p. 89).
 
Cette reviviscence, les sociétés traditionnelles n’avaient pas à l’accomplir puisque la mémoire s’imposait à elles en vertu de la force même de leurs traditions qui donnaient sens à leur présent et éclairaient leur avenir. Or, avec la rupture du fil de la tradition, celle-ci n’est plus une donnée de l’expérience mais ce que les sociétés choisissent, ou non, de se donner par un travail incessant sur leur mémoire. Mais pourquoi user d’un même mot pour désigner ce que l’on sait pourtant être fort différent de ce qu’il désignait autrefois? C’est qu’entre l’une et l’autre tradition, entre celle dont nous sommes sortis et celle qui « n’est largement qu’un espoir », il existerait, selon Dumont, une homologie de structures qui tient aux fondements de l’existence historique. En effet, « malgré des disparités considérables entre les civilisations, un trait leur est commun : l’histoire s’y dédouble toujours ».Une histoire qui se dédouble est une histoire qui, en se dépassant elle-même dans une autre histoire, trouve en celle-ci un horizon de sens.
 
Or, c’est précisément la possibilité de ce dédoublement de l’histoire qui se trouve aujourd’hui compromis avec l’asservissement à la dictature du changement et de l’innovation permanente qui caractérise notre époque. Le dédoublement n’y est plus qu’une téléréalité, la projection spectaculaire d’un monde insignifiant. Que peut-on opposer à cette société du spectacle où l’être humain se déshumanise à son insu, au rythme des images et des musiques subliminales des centres commerciaux? Qu’est-ce qui peut encore l’inciter à se hausser au-dessus de sa petite vie quotidienne et à participer avec autrui à une histoire signifiante? À cette dernière question, Dumont répondait : l’école et la démocratie, deux institutions grâce auxquelles les êtres humains d’aujourd’hui peuvent toujours, en principe, se placer « en surplomb du flux indéfini de l’histoire » et interpréter leur condition à partir de valeurs partagées; deux figures d’un même espace public où ils vivent ensemble en se souciant les uns des autres; deux « traditions » où l’éthique – qui n’est pas une technique de régulation sociale, mais le lieu même de la socialité, de la rencontre avec l’autre en tant qu’autre – peut encore advenir par-delà la défection des traditions anciennes. L’école et la démocratie : deux idéaux à défendre sans cesse et contre nos gouvernements eux-mêmes, de plus en plus inféodés aux lois du marché.
 

La mémoire vivante

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