Relations décembre 2006

Les veines ouvertes de l'Afrique

texte : Jean-Marc Desgent, illustration : René Lavoie

Le cœur double de Lord Durham

Ici, ça ne peut être que mourir…

Déjà, les lits sont creusés,

les oreillers de fortune sont énergumènes, mais confortables;

soyons sans crainte, il n’y aura pas de soulèvement.

Ici, pas de massacre ou d’Histoire,

mais des dortoirs, le grand sommeil.

On commence par s’endormir la langue de soi

ou par se pencher au-dessus de son continent perdu,

la grande faille, la belle survivance, la grande schize

(c’est le mieux qu’on a pu s’inventer).

Les corps affaiblis, ceux que je traverse ou ceux qui me croisent,

les obscurcis dans les mots,

dans la cage avec sourires d’objets fêlés,

avec maladies répandues dans ma chair à balles perdues,

s’écroulent sur moi, réceptacle obligé

des ouvrières, des travailleurs de rue.

Partout, les tordus du silence,

les lits à barreaux pour enfants agités,

partout, les aphasiques dans ma poitrine d’homme du mal,

partout, les dyslexiques, les pleines coupures du sens ou du souffle.

Mon bout d’âme suffit à envelopper nos restes d’existence :

friandises, si l’on veut, offertes à notre disparition très personnelle.

On pense dans la peur ou sans l’être… C’est plus simple!

Ta chair, ma chair, sont des amateurs de destruction :

les violences répétées, c’est ça aussi l’éternité!

Les langues de nous en chacun

ressemblent à un barillet à vider dans la tête dure de quelqu’un

qui n’a pas eu le temps de se réfugier dans l’image des choses :

les maxillaires sont brisés, plus une seule parole,

la tempe gauche est défoncée, vraiment, plus une seule idée,

on traîne son sang sur le corps du monde

(il faudra tout nettoyer à l’eau savonneuse avant le retour du réel

ou du ciel qui nous a sauvés si souvent),

il y a moins d’innocence qui dure une minute,

il fait vingt sous zéro pour figer la mémoire nationale…

Faire sa simple vie, c’est démesuré!

L’ennui, moi, pas l’autre, le pseudonyme,

ce sont nos visages frappés à coups de ball and chain

en plein désœuvrement de la pensée :

je suis dans ce deuil même si je ne suis pas encore vécu…

À genoux (c’est une habitude vite qu’on prend),

J’imagine d’infinies glissades sur la neige,

des patinoires dans l’enfance plus longues que mes yeux,

des beautés de soleil hivernal dans mes effondrements de chants…

Ça surgit des jours du souvenir pour me faire le petit mort.

Les veines ouvertes de l'Afrique

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