Relations mai 2008

Le syndicalisme dans la tourmente

Jean-Claude Ravet

Le côté obscur de la Dame blanche

Réalisation : Patricio Henríquez
Production : Colette Loumède/ONF Canada, 2006, 102 min.

Le 11 septembre prochain, on commémorera les 35 ans du coup d’État sanglant de Pinochet, qui renversait avec l’aide de la CIA le premier gouvernement socialiste démocratiquement élu d’Amérique latine. 
Patricio Henríquez, qui a fui la dictature en 1973, plonge de nouveau sa caméra dans la mémoire douloureuse du Chili, comme il l’avait fait avec 11 septembre 1973, le dernier combat de Salvador Allende (1998) et Images d’une dictature (2000). Avec lui, nous suivons à la trace des hommes et des femmes, têtus, luttant pour faire la vérité sur leur souffrance, en cherchant à traduire en justice les tortionnaires et à briser le mur du silence de l’impunité sur lequel ils se cognent et qui résiste encore. Malgré la commission Prison politique et torture (2004) révélant l’utilisation systématique de la torture sous Pinochet et les noms de 28 000 victimes, de 3600 tortionnaires et de 800 centres de torture, la plaie reste vive pour un grand nombre de victimes des atrocités du régime, car bien peu de coupables furent traduits en justice. 

La caméra, sobre, sait capter admirablement leur douleur et leur espérance, leur opiniâtreté et leur déception, la force bouleversante qui les anime, mais aussi l’indifférence d’un monde qui aspire à l’oubli. Il faut voir cette scène lamentable où, devant les slogans des manifestants réclamant justice, des badauds outrés, aux accents de la haute société, les traitent de… rancuniers, comme si ce qu’ils avaient vécu ou leurs proches – viol, exécution, chocs électriques, autant de modulations de l’horreur et de l’avilissement – était de l’ordre de la chicane à ravaler au nom du savoir-vivre.

Valparaiso – « val du paradis », ville portuaire magnifique, bâtie sur les flancs de ses 44 collines, avec ses funiculaires centenaires, ses escaliers en guise de ruelles, ses étroites rues en zigzag, ses maisons de guingois – est la scène du documentaire. Son personnage principal, l’Esmeralda, le quatrième plus grand voilier du monde, une goélette brigantine, quatre mâts – plus de 2900 m2 de voilure – est surnommé Dame blanche pour sa couleur et sa grâce. Cette belle des mers est le bateau-école de la marine militaire chilienne. « Comment a-t-on pu torturer dans un lieu si joli? », se demande María Elena Comené. Elle y fut torturée en septembre 1973. Maintenant photographe, elle tente depuis de conjurer ce souvenir en photographiant à la moindre occasion ce voilier d’acier, qui fait corps avec elle, gardant secrètement pour soi ses images comme des traces apaisantes d’une beauté défigurée par le viol. Un plan du documentaire révèle sa vérité. Le navire fend les flots. Sa figure de proue apparaît : un condor – ce majestueux charognard des Andes.

On suit aussi Sergio Vuskovic, historien de la philosophie et maire de Valparaiso en 1973. Détenu et torturé sur l’Esmeralda, il racontera cette expérience limite dans Un voyage très particulier. La ruse, la force des humiliés, lui permettra de survivre. Alors que le tortionnaire applique l’électricité sur tout son corps, il prolonge ses hurlements lorsque celle-ci atteint son dos. « Continue, dit l’officier au tortionnaire, c’est là que ça fait mal! » « Ils ont mordu », se dit-il, se délectant de sa discrète victoire. « Car en réalité, cela ne me faisait pas très mal. » 

On accompagne aussi tout au long du film la sœur de Miguel Woodward, ce jeune prêtre engagé dans les quartiers pauvres de Valparaiso, torturé et battu à mort sur l’Esmeralda. Ses efforts pour retracer son corps et les responsables de sa mort resteront vains. À la fin du film, un ancien amiral avouera connaître le tortionnaire de Miguel, mais il taira son identité pour ne pas salir la mémoire de cet homme irréprochable! 

Ce n’est que tout récemment que les autorités chiliennes ont reconnu que l’Esmeralda fut bien un centre de torture : 97 hommes et 58 femmes y vécurent l’enfer. Les autres centres ont été rasés pour effacer le sang. Mais comment faire avec « l’ambassadrice du Chili »? Un acte officiel de réparation aura vite fait de blanchir ses cabines, ses mâts, ses ponts – on n’en aura jamais fait avec autant d’empressement pour apaiser la souffrance des victimes.

Mais les tortionnaires courent toujours. Il n’est pas étonnant que le dernier film (2007) de Patricio Henríquez porte sur la torture.

Le syndicalisme dans la tourmente

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