Relations février 2005

Autochtones : blanc de mémoire

Daniel Giroux

Le CRTC joue un rôle primordial pour empêcher le lynchage public, comme le démontre son intervention dans le cas de CHOI-FM

L’auteur est le secrétaire général du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval

Propos scabreux et attaques personnelles « extrêmes » font partie de la recette commerciale de CHOI, aux côtés du rock alternatif et du sport. Des animateurs insultent, ridiculisent et dénigrent des personnes, incitent à la haine et au mépris. Ces atteintes à la réputation ne sont pas que maladresses occasionnelles, elles se répètent depuis plusieurs années.

Le CRTC a d’abord adopté une approche qui a fait ses preuves lorsque d’autres stations ont versé dans de tels excès : convaincre le radiodiffuseur de s’autodiscipliner. Ainsi, la décision de juillet de ne pas renouveler la licence de la station, arrivant à échéance, avait été précédée de nombreux avertissements. La dernière licence n’était valide que pour deux ans – plutôt que sept habituellement – période de probation pendant laquelle Genex devait démontrer sa volonté de s’amender. Confronté à nouveau à de très graves manquements à la fin de celle-ci, le propriétaire a préféré nier l’évidence. Son avocat, Me Guy Bertrand, a même déclaré que Genex ne reconnaissait pas le pouvoir du CRTC de la sanctionner pour les propos de ses animateurs. Ces derniers auraient le droit, selon lui, de tout dire en ondes. Les personnes qui se sentiraient lésées n’auraient qu’à s’adresser aux tribunaux pour obtenir justice. Ainsi, les dommages que l’animateur et le radiodiffuseur auraient à payer, à l’issue des poursuites, changeront leur façon de faire ou seront contraints de quitter l’antenne.

Les tribunaux ne sont pas une solution*Ce raisonnement souffre de plusieurs failles. Il suppose, d’abord, que la personne qui a à se plaindre dispose des mêmes moyens financiers que ceux de la station de radio, ce qui est rarement le cas. Il faut, en effet, disposer de quelques dizaines de milliers de dollars pour mener un tel processus à son terme.

Il suppose, ensuite, que le tribunal puisse rétablir la réputation ainsi ternie dans l’opinion publique. Or, aucun tribunal ne peut le faire complètement. Sa décision ne sera rendue que quelques années après les faits et n’aura pas le même retentissement que les attaques qui ont été portées. D’ailleurs, la somme d’argent que le fautif sera éventuellement obligé de verser au plaignant vise à compenser le préjudice causé.

Il ne faut pas se surprendre, en pareilles circonstances, qu’un très petit nombre des personnes que les animateurs de CHOI, Jeff Fillion et André Arthur, ont traînées dans la boue s’adressent aux tribunaux. Les nombreuses condamnations consécutives et coûteuses auxquelles un contrevenant comme CHOI s’exposerait selon certains ne sont que mirages.

Avoir le privilège d’occuper l’antenne jour après jour confère un pouvoir immense et l’appât du gain peut conduire dans des directions qui sont contraires aux fondements d’une société libre et démocratique. La liberté d’expression des animateurs doit s’exercer à l’intérieur des limites prévues par notre droit.

L’autre insuffisance de la thèse de Me Bertrand et consorts est, justement, de ne pas reconnaître la nécessité d’un encadrement déontologique pour ces animateurs qui s’adressent à de larges publics.

Au nom de l’intérêt collectif, nombre de professionnels sont soumis à des codes d’éthique. Ils peuvent perdre leur droit de pratique en cas de violation grave ou répétée. De même, le fonctionnaire, l’enseignant et le policier peuvent perdre leur emploi s’ils enfreignent certaines règles de conduite. Pourquoi les stations de radio seraient-elles dans un monde à part? Pourquoi le CRTC ne pourrait-il, en notre nom, fixer comme obligation aux entreprises qui obtiennent ces permis de pouvoir utiliser à des fins lucratives des fréquences radio qui ne leur appartiennent pas de respecter les lois qui balisent la liberté d’expression, protégeant ainsi la collectivité des abus de parole de certains animateurs radio?

L’appât du gain a une limite*Les propriétaires de CHOI ont eu tout le temps voulu pour obliger leurs animateurs à s’autodiscipliner. Ils ne l’ont pas fait parce que le dénigrement qui se pratique à leur antenne les différencie des autres stations, fait parler d’eux, accroît la cote d’écoute et leurs profits. Voilà un cercle mercantile qui n’a aucune vertu et qu’il faut briser le plus rapidement possible.

La pratique extrême du lynchage public de personnes cause des torts irréparables à des individus et pollue nombre de débats publics dans la région de Québec. Il n’est pas souhaitable qu’un tel modèle d’affaires subsiste, encore moins qu’il se répande. C’est ce que le CRTC tente de faire. Il mérite notre appui. 

Autochtones : blanc de mémoire

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