Relations août 2010

Silences

Jean-Claude Ravet

Le cri sourd de Dieu

 L’auteur est rédacteur en chef à Relations

L’accueil de l’autre dans sa souffrance, le combat contre toute forme d’injustice, la solidarité avec les appauvris et les exclus de la société font écho au silence de Dieu.

Dieu s’est retiré du monde. Ses traces demeurent dans les pierres sculptées à sa mémoire, dans les signes qu’arborent les croyants, dans leurs fêtes, leurs rites et leurs paroles, quoique le plus souvent inaudibles. Mais ni la cité, ni la nature n’en portent plus la marque. Il fut un temps où Dieu était le maître incontesté du monde. Il trônait au milieu de ses créatures. Tout se faisait et se défaisait selon son plan indéchiffrable. Il parlait fort et clair, et la nature était son porte-voix. Les hommes et les femmes obéissaient naturellement à ses lois. Ce temps est révolu.

La modernité a ébranlé irrémédiablement ce rapport religieux au monde. Plusieurs contrées ont beau encore baigner dans la religiosité culturelle, accorder à la religion une place centrale dans la vie collective, rendre un culte national à Dieu ou même proposer la théocratie comme modèle politique exemplaire, il n’en demeure pas moins que la place qu’occupe Dieu dans le monde lui est, tout au plus, prêtée. Dorénavant, il dépend en effet de la volonté souveraine des êtres humains de lui accorder une place, par là même toujours précaire. La parole de Dieu, fût-elle incontestable pour certains croyants, ne dit plus rien aux autres.

Sauf à entretenir facticement – et autoritairement – une transcendance verticale devant laquelle il faudrait obstinément se soumettre et renoncer à notre expérience sensible et rationnelle, cette désacralisation du monde se présente désormais à nous comme notre environnement commun. La voix de Dieu s’est tue autour de nous. Cela ne suppose pas qu’on n’y prête pas l’oreille, qu’on ne puisse plus l’entendre ni la partager. Cela veut dire que la parole de Dieu, comme sa présence, n’a de fondement que dans notre propre existence fragile. Qu’elle n’a de vérité, de « réalité » tangible, que dans l’acte d’interprétation, c’est-à-dire dans le détour inévitable de notre parole, qui en est, en quelque sorte, l’assise, le socle chancelant. Elle est fondamentalement voix du silence.

Cette éclipse de Dieu a fait son entrée dans l’histoire en grande partie grâce au travail de déconstruction du christianisme. Avec le christianisme, « il y a comme une impuissance de Dieu sans nous », disait Merleau-Ponty. « La transcendance ne surplombe plus l’homme : il en devient étrangement le porteur privilégié » (Signes, Gallimard, 1960, p. 88). Dans l’image du Christ, Dieu embrasse la condition humaine jusqu’à se dépouiller radicalement de la condition divine. C’est ce qu’on a appelé la kénose (l’anéantissement) du Dieu incarné : l’infini fait contingence, l’éternité faite temps, la toute puissance divine devenue fragilité. La parole de Dieu faite chair en vient à se confondre dès lors au silence – cette terre natale du langage – conférant toute autorité et beauté à la parole et à la liberté humaines. Le silence de Dieu est tout entier amour du monde et de l’humanité.

Mais cet amour ne détourne pas les yeux de la souffrance, de l’injustice et du mal. L’expérience de la beauté et de la liberté s’y enracine. C’est pourquoi, dans la tradition chrétienne, l’incarnation de Dieu – louange inconditionnelle à la beauté de la vie – est inextricablement liée à l’image du Dieu crucifié, abandonné de Dieu, au côté de tous les opprimés, humiliés, fusillés, torturés, « silenciés » de l’histoire…

Deux écrivains juifs ont évoqué de manière poignante cette condition divine. D’abord Élie Wiesel, dans La nuit. Détenu à Auschwitz, il entend un détenu se demander « Où est donc Dieu? », à la vue d’un adolescent que les SS viennent de pendre et qui agonise devant les hommes du camp attroupés autour de la potence. En même temps, il entend sourdre en lui une voix qui répond : « Où est-il ? Le voici – il est pendu, ici, à cette potence… » Également détenu à Auschwitz, Primo Levi raconte pour sa part, dans Si c’est un homme, ce moment où les SS sont venus dans son dortoir désigner ceux qui passeraient à la chambre à gaz. La sélection faite, il entendit un rabbin remercier Dieu de l’avoir épargné. Au nom des sacrifiés des chambres à gaz, cette prière le révulse et il se dit : « Si j’étais Dieu, je cracherais cette prière. »

Qu’est-ce qu’un Dieu non seulement impuissant devant la misère et la souffrance du monde, mais qui y a fait sa demeure? Qu’est-ce sinon un Dieu inutile, un Dieu innommable enfoui dans l’indicible de l’existence. Un Dieu vers lequel on se tourne en ne pouvant pas ne pas éprouver la profondeur tragique du monde. Mais cette inutilité de Dieu est, en elle-même, source de subversion. Dieu n’est plus prétexte pour détourner les yeux du monde. Dieu ne vide plus le sens du monde. Il le creuse pour qu’on y puise toutes les significations.

Dieu habite le silence – « demeure des victimes » (Nelly Sachs) – pour que la parole humaine brise les murs de l’humiliation et de l’indifférence ainsi que les chaînes de l’oppression, arrache les œillères de la vie insouciante et repue, et fasse de l’existence le lieu de la responsabilité, de la solidarité et du partage. Tendre l’oreille, consentir à écouter le silence de Dieu, c’est entendre la musique, le chant du monde et le bruissement de la vie mêlés aux cris de joie et d’espérance, de rage et de révolte. C’est entrer dans la lutte contre ce qui défigure l’existence.

Ce Dieu silencieux ne cherche pas à être servi. C’est dans le service des pauvres, des humiliés, qu’il trouve son plaisir. Le prophète Isaïe rappelle outrageusement aux gens pieux cette vérité du Dieu caché : « Ils veulent être près de Dieu : “Pourquoi, quand nous jeûnons, ne le vois-tu pas, quand nous nous mortifions, ne le sais-tu pas?” C’est qu’au jour où vous jeûnez, vous traitez des affaires et opprimez tous vos ouvriers […] N’est-ce pas ceci, le jeûne que j’aime, parole du Seigneur Yahvé : détacher les chaînes injustes, dénouer les liens du joug, renvoyer libres ceux qui sont maltraités, rompre tous les jougs? » (Isaïe 58, 1-14). Jésus ne dit pas autre chose dans le fameux passage du Jugement dernier (Matthieu 25).

Le silence de Dieu résonne dans l’histoire comme le sang des Abel qui crie du sol vers Dieu – le cri même de Dieu. Une seule réponse de notre part l’apaise : « Je veux être le gardien de mon frère! » (Genèse 4, 9-11).

*

« Si les prophètes faisaient irruption

par les portes de la nuit

et cherchaient une oreille tel un pays natal –

 

Oreille de l’humanité

ô toi, envahie d’orties,

entendrais-tu? »

 

(Nelly Sachs, Éclipse d’étoile)

 

 

 

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