Relations décembre 2006

Les veines ouvertes de l'Afrique

Lise Gagnon

Le cri du Lesotho

L’auteure est membre de la congrégation des Soeurs des Saints Noms de Jésus et de Marie. Texte écrit avec la collaboration de Louise Dionne

Dans le petit royaume montagneux du Lesotho de 30 000 km2, enclavé au cœur de l’Afrique du Sud, la pauvreté et le sida font des ravages.

Cette ancienne colonie britannique, connue sous le nom de Basutoland, prend le nom de Lesotho lors de son indépendance en 1966. Jusqu’en 1998, le pays sera traversé de nombreux conflits politiques. Une réforme constitutionnelle établit ensuite une certaine stabilité dans le pays. Ces dernières années, la famine a grandement affecté la population de 1,8 millions d’habitants, à la suite de sécheresses consécutives. Les basses terres constituent la zone la plus densément peuplée et seulement 13 % de la superficie du pays est composée de terres arables. Un manque d’emploi chronique explique le chômage élevé qui touche 35 % de la population active. La crise du secteur textile, première industrie au Lesotho, n’a pas aidé. L’Accord sur le textile et le vêtement de l’OMC imposant des quotas à l’entrée aux États-Unis, entre autres, avait bénéficié aux entreprises textiles du Lesotho qui sont presque toutes aux mains d’intérêts asiatiques. Celles-ci bénéficiaient de facilités douanières accordées, par les États-Unis, aux produits en provenance d’Afrique. Mais avec la fin de cet Accord et donc des quotas, début 2005, cette stratégie de contournement par le Lesotho n’était plus utile. Cela a provoqué des fermetures massives d’entreprises de textiles.

Ce contexte explique, selon la FAO, la dépendance de la population à l’aide internationale et l’obligation, pour de nombreux Lesothans, de migrer à l’extérieur pour aller chercher des emplois dans les pays voisins.

Pauvreté et chômage

Au cours des années 1990, la construction de deux immenses barrages, sous l’égide de la Banque mondiale, avait suscité beaucoup d’espoir au sein de la population. Ces barrages dans les montagnes du Lesotho devaient alimenter en électricité et en eau la capitale sud-africaine, Johannesburg. Ils auguraient la création d’emplois et une relance de l’économie. Mais l’espoir fut de courte durée. Bien que 4000 emplois directs aient été créés, c’est surtout l’élite du pays qui a bénéficié de la construction de ces barrages. Plusieurs scandales de corruption ont entouré ces projets. Des compagnies étrangères ont offert des pots-de-vin à des fonctionnaires pour obtenir des contrats juteux et très peu profitables pour le pays.

L’ampleur de la corruption a incité le Lesotho à entreprendre des poursuites contre les entreprises étrangères. Il s’agit du premier gouvernement africain à oser le faire. Récemment, il a gagné en justice contre la société Canadian Transnational Corporation. Celle-ci doit verser 2,2 millions de dollars. D’autres poursuites sont en cours. Malgré cela, les Lesothans doivent se contenter encore de recueillir l’eau de pluie pour leur approvisionnement en eau et continuent d’être à la merci des sécheresses.

Une part importante de l’économie du Lesotho demeure aussi tributaire des transferts de revenus des travailleurs émigrés, surtout depuis l’Afrique du Sud. Le Haut commissariat des droits de l’Homme estime que près de 40 % de la population active masculine du Lesotho travaille dans les mines sud-africaines. Ces travailleurs ont déjà représenté jusqu’à 25 % de la main-d’œuvre de ces mines. Toutefois, depuis 1991, il y a une forte diminution de Lesothans – près de la moitié –, à la suite des restructurations de l’industrie minière qui cherche maintenant à réduire sa masse salariale. Ces travailleurs, après des années passées dans ce qui est communément appelé « l’enfer des mines », sont revenus au pays. Parmi ces survivants, nombreux sont ceux qui ont rapporté le sida.

Les femmes aussi sont forcées en grand nombre à la migration par le chômage et à la nécessité de prendre la relève de leurs conjoints malades ou sans emploi. Elles quittent le pays dans l’espoir de trouver du travail en Afrique du Sud ou ailleurs. Plusieurs se retrouvent dans des réseaux de trafic de femmes, forcées à la prostitution ou à l’esclavage comme travailleuses domestiques. Elles reviennent, à leur tour, avec le sida.

Les effets du sida

Le pays est touché par un haut taux de pauvreté et un des taux d’infection au VIH les plus élevés du monde. L’OMS estime qu’un adulte sur trois y est séropositif. Aucune région du Lesotho n’est épargnée. L’espérance de vie est en déclin. Actuellement de 36 ans, elle était de 58 ans en 1998. La société se compose de plus en plus d’enfants, de vieillards et de malades. Les enfants de moins de 15 ans et les personnes âgées de plus de 65 ans représentent 41 % de la population. Selon l’UNICEF, il y aurait 180 000 orphelins au Lesotho et seulement 53 % de la population est encore active.

Un grand nombre de personnes âgées doivent prendre la relève des parents malades ou décédés des suites du sida. De plus, les familles affligées par cette maladie ont généralement moins de revenus alors qu’elles voient leurs dépenses augmenter. Cette charge accrue incombe souvent à des parents isolés ou à des grands-parents qui représentent la catégorie de la population où se concentrent les plus pauvres du pays. Les réseaux familiaux élargis sont incapables de soutenir les membres de leurs familles devant l’ampleur du phénomène, déjà débordés par leurs proches malades ou à charge. Nombre d’orphelins sont laissés à eux-mêmes. Certains vivent seuls, d’autres en groupes dans des cabanes abandonnées.

L’État met bien quelques programmes en place pour subvenir aux besoins de ces personnes, mais ils sont loin d’être suffisants et créent parfois un sentiment d’injustice. C’est le cas du régime de pension des personnes âgées instauré en 2004. La pension n’est que de 150 rands par mois (30 $), alors qu’elle est de 740 rands (100 $) en Afrique du Sud. Cette injustice s’ajoute à celles des barrages et des mines. Le gouvernement a pourtant instauré ce régime à l’encontre du FMI, ce qui explique qu’il est sans aide extérieure. Une autre mesure, la pension pour les orphelins, soulage un peu le fardeau de ceux et celles qui en ont la charge. Toutefois, les enfants abandonnés à eux-mêmes n’y ont souvent pas accès, faute d’adulte pour les soutenir dans leurs réclamations.

La difficile solidarité

Les ONG, sur le terrain, font face à plusieurs difficultés liées à la culture et à la tradition. Le silence entourant le sida est un obstacle majeur. Il y a une forte réticence des personnes atteintes et de leurs familles à en parler. Nombreux sont ceux qui refusent de passer les tests, par peur de subir l’isolement social, le rejet de la communauté et de leur famille. Plutôt que du sida, on parle de tuberculose! Le Lesotho est une société patriarcale où la femme est soumise. Les viols, la violence conjugale et l’alcoolisme sont d’autant plus fréquents dans ce contexte de maladie et de dépendance.

Cependant, des ressources sont mises en place : distribution de médicaments, soutien des sidéens, dépistage auprès des femmes enceintes, prévention, etc. Récemment, le gouvernement inaugurait un programme de dépistage du sida. Il consiste en une tournée de porte à porte du Lesotho. Il propose à toute la population le test. Cependant, selon Human Rights Watch, le gouvernement a consacré 12 millions $ pour le dépistage, mais seulement 385 $ pour les consultations après le test. Sur près de 56 000 personnes déjà dépistées qui auraient besoin d’un traitement antirétroviral, seulement 2000 le reçoivent, selon l’UNICEF. Les besoins sont grands et certains intervenants en viennent à se demander si les tabous qui permettent de dissimuler l’ampleur de l’épidémie n’ont pas une certaine utilité : les ressources ne seraient pas suffisantes pour répondre aux besoins si tous les cas étaient dépistés.

C’est sous le cri « Notre peuple se meurt » que plusieurs acteurs sociaux et politiques s’inquiètent des effets dévastateurs du sida et demandent d’être entendus. Les Lesothans sont fiers de leur autonomie. Leur sentiment national s’exprime par la tradition et la culture dont un trait qui leur est cher est l’entraide et la solidarité typiquement africaine. Ils étaient pauvres, mais ils se savaient solidaires. Ils vivaient très modestement, mais l’ensemble de la communauté recevait un minimum de bien-être. Beaucoup critiquent la perte de cet aspect de leur identité et les effets du sida qui érodent cette entraide.

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