Relations Décembre 2012

Le rire: banal ou vital?

Éric Gagnon

Le comique et l’esprit subversif

L’auteur est sociologue et essayiste

La comédie trouble l’ordre social en faisant apparaître les exclus. Le rire a le pouvoir de bouleverser non seulement le monde politique, mais aussi notre manière même de penser et de vivre.
 
En l’an 411 avant notre ère, alors que la guerre fait rage, est jouée à Athènes une comédie d’Aristophane intitulée Lysistrata. La pièce met en scène des femmes qui décident de faire une grève du sexe pour forcer leur mari à cesser les hostilités. Pour faire passer aux hommes leur envie de faire la guerre, elles les privent d’un plaisir plus grand et se barricadent dans l’Acropole avec le Trésor public. « Ils en auront bien vite assez », estiment ces femmes déterminées. La chasteté forcée produit rapidement ses effets, et après de vains efforts pour reprendre le contrôle, les hommes se rendent. La pièce se termine par un traité de paix et un banquet.
 
Si elle n’a pas empêché autrefois la chute d’Athènes, cette comédie est longtemps demeurée célèbre et on la joue encore aujourd’hui. Certes, tous ne goûtent pas également cet humour où se mêlent plaisanteries licencieuses, mots à double sens, gestes parodiques et costumes obscènes (les comédiens sont affublés de longs phallus en érection). Si certains louent l’inventivité et le génie théâtral, d’autres jugent la farce vulgaire. Mais qu’elle nous amuse ou non, la pièce d’Aristophane est riche d’enseignements sur les rapports entre le rire et le pouvoir.
 
Les voix et les corps
La comédie a le pouvoir de prêter une voix à ceux et celles qui n’en ont pas. À l’époque, elle seule pouvait faire entendre la voix des femmes dans une société où elles ne prenaient aucune part aux décisions politiques. Lysistrata et ses consœurs font non seulement preuve d’un plus grand courage que les hommes, mais c’est par elles que la raison se fait entendre. Conduite inconcevable à l’époque, elles dictent la politique et parlent de la guerre :
 
« – Le commissaire : N’est-ce pas terrible que ces femmes-là cardent et pelotonnent tout cela comme de la laine, elles qui ne prennent aucune part à la guerre?
– Lysistrata : Et pourtant, être exécrable, nous en supportons plus que doublement la charge : d’abord pour avoir mis au monde nos enfants, ensuite parce que nous les avons fait partir tout armés.[1] »
 
Qui plus est, les femmes des cités ennemies font alliance entre elles dans le dos de leur mari. Seul le rire autorise pareille audace, seul le comique accorde pareille liberté : renverser l’ordre social et les préséances, afin de faire entendre ce qu’on ne veut pas entendre. C’est par le divertissement, curieux paradoxe, qu’on peut parfois tenir tête aux meneurs et autres va-t-en-guerre.
 
La comédie a aussi ce pouvoir de dénuder – au sens propre et au figuré. Dans Lysistrata, les hommes sont ramenés à leur condition première, à leur corps et à ses appétits, excités par leurs femmes qui se dérobent. Quel que soit leur rang ou leur cité, ils sont redevenus des semblables, dominés par les mêmes besoins, soumis aux mêmes désirs, aussi faibles les uns que les autres. Il n’y a plus d’honneur guerrier, ni de beau discours qui tienne. Même les femmes, auxquelles le poète donne pourtant raison, souffrent de l’abstinence et cherchent des prétextes pour se défiler et rejoindre leur amant… Les plaisanteries grivoises et les gestes obscènes achèvent de diminuer leurs prétentions et d’abolir les différences. Dans le théâtre comique, les maîtres obéissent aux serviteurs, les certitudes sont tournées en dérision, la vanité devient grotesque et le sérieux est chassé par les démangeaisons et les bruits corporels. Le rire exerce un puissant pouvoir corrosif sur les discours par lesquels les hommes justifient leurs ambitions et leur volonté de puissance. Il s’en prend aux vices et à la vanité, à ceux qui aiment le pouvoir ou qui s’aiment un peu trop.
 
Aristophane invente des procédés et impose des thèmes qui vont marquer toute une tradition encore bien vivante.
 
La comédie et le pouvoir
Les comédies d’Aristophane furent présentées lors d’un concours de théâtre qui se tenait chaque année lors des fêtes données en l’honneur du dieu Dionysos. Avec l’Assemblée des citoyens, où se prenaient les grandes décisions, et l’Agora, où se tenaient le marché et le tribunal populaire, le théâtre était l’un des grands espaces publics où l’on parlait des affaires de la Cité. Et le rire y jouait un rôle essentiel, transfigurant la réalité pour mieux faire voir la bêtise et la folie, les fourberies et les impostures. Espace privilégié, et même protégé, le théâtre était ce lieu où les femmes déguisées en hommes s’emparent de l’assemblée; où le politicien prend les apparences d’un marchand de boudin qui mêle et tripatouille les affaires; où les citoyens, métamorphosés en oiseaux, construisent une cité utopique interdite à ceux qui veulent y introduire les mœurs dont on veut s’affranchir.
           
La comédie antique a connu son essor à l’époque de la démocratie athénienne, dont elle est à la fois l’expression et la critique. Aristophane n’aura de cesse de dénoncer les orateurs et les démagogues qui favorisent la poursuite de la guerre, les sophistes qui enseignent à manipuler le langage, ainsi que la corruption des tribunaux et les profondes inégalités dans la répartition des richesses. Avec la philosophie, envers laquelle elle ne ménagea pas non plus ses sarcasmes, la comédie fut la première grande dénonciation des perversions dont la politique et la parole sont souvent l’objet.
 
Encore aujourd’hui, la comédie sert à saper l’autorité et à dénoncer ses excès. Elle prive du confort que procurent les convictions les mieux assurées. Mais elle ne détourne pas de la vérité, ni des préoccupations de l’heure. Bien au contraire, elle est exigence de vérité et rappel des événements. À travers les exagérations et les déformations, les métamorphoses et les masques, l’invraisemblable et l’inimaginable, elle fait voir d’autres réalités; en ramenant les débats aux nécessités corporelles, elle dissipe certaines illusions – par le bas, si l’on peut dire.
 
Il est vrai que le rire peut aussi servir à humilier et à rabaisser. Il peut renforcer l’ordre social en marginalisant ou ridiculisant ceux qui s’en écartent. Mais il demeure le premier et l’ultime moyen pour troubler l’ordre et les esprits. S’il n’est pas toujours du côté de la justice, il est parfois le seul recours contre l’injustice.
 
Le rire et la raison
Sans doute le rire est-il une condition nécessaire à la discussion politique et à la vie démocratique. En semant le doute sur ce qui est tenu pour évident, et en faisant voir le ridicule dans ce qui est jugé respectable, le rire garde en alerte, remet en question, oblige à s’interroger et relance le débat. En se moquant des conduites trop rigides, des convictions les plus inflexibles, des prétentions excessives et, surtout, du penchant naturel des hommes à vouloir soumettre le monde aux idées qu’ils s’en font, le comique ramène à la vie, au monde sensible, aux interrogations et aux préoccupations premières.
 
Peut-être le rire est-il même nécessaire à la vie de l’esprit. Le rire est le propre de l’homme, écrit Rabelais, en s’appuyant sur une observation d’Aristote à l’effet que parmi les animaux, seuls les êtres humains rient. Mais le même Aristote soutenait aussi que l’être humain est un animal politique, le seul doué de logos, c’est-à-dire de la capacité de délibérer sur le beau, le vrai et le juste. Il n’y a là nulle contradiction. Loin de s’opposer, rire et raison sont étroitement liés. Ils relèvent tous les deux de la même faculté humaine, celle de produire des significations. Ils appartiennent à cette même activité qui consiste à traduire tout ce qui nous entoure et nous arrive en signes et en symboles, à établir des analogies, créer des oppositions et faire des distinctions, bref, à construire ce monde de significations dans lequel nous habitons; un monde à l’intérieur duquel nous pouvons nous orienter et communiquer, évaluer et juger, avoir une place et une identité; un monde au sein duquel prennent forme nos pensées et nos actions, nos rêves et nos désirs.
 
Mais de cette activité et de ce monde, le rire, comme la comédie, sait aussi se moquer : en jouant sur le sens des situations et en inversant leur valeur, en faisant des contresens ou en poussant une idée jusqu’à l’absurde, en produisant de faux raisonnements et en vidant les mots de leur signification. Le rire est une activité de l’esprit. Il s’adresse à notre intelligence, qu’il cherche d’ailleurs à réveiller et à attiser. Tout en mettant en garde contre le danger de se prendre trop au sérieux.
           
Sans un rire, l’interrogation et le doute peinent à se frayer un chemin; la pensée se meurt, et avec elle, toute vie proprement humaine.
 


[1] Aristophane, Théâtre complet 2, trad. M.-J. Alfonsi, Paris, Flammarion, 1966.

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