Relations Automne 2021 / Carnet
Le coléoptère et la mort

L’auteure est poète et psychiatre
Je ne me suis jamais intéressée aux insectes avant d’avoir un enfant, mais je m’intéressais beaucoup à la mort. Maintenant je m’intéresse moins à la mort, mais beaucoup aux insectes. Il s’agit de la même substance, or c’est leur forme qui m’enchante et m’étonne : la mort qui donne la forme à la vie.
Un matin, mon fils s’écria :
– Maman, un coléoptère !
– On va l’identifier !
On se précipita vers le guide d’identification et on tourna les pages tout excités. Un mezium affine ! Nous avons posé l’image à côté de l’insecte, qui paraissait étonné de rencontrer son double.
– C’est bizarre, il est sur le dos.
– On va l’aider.
Je pris une fourchette dans un tiroir et je revins près du coléoptère, que je retournai délicatement, avec l’ustensile. Lorsque je le vis rouler comme une bille et retomber sur le dos, je compris qu’il était blessé.
Je me sentis impuissante face à cette bête qui exprimait la vie, la mort, près d’une porte patio, à quelques millimètres d’une liberté extravagante. On le scruta à la loupe. Il était magnifique, avec ses teintes de rouge et d’or, comme si un artiste l’avait décoré tel un œuf de Pâques. Ses yeux brillaient d’un noir plein de couleurs, avec des gammes d’ocre et de rêve. Il nous scrutait, semblait lire nos âmes. Devais-je l’achever pour lui éviter de souffrir ? Ou soutenir sa mort en direct ?
Mon fils se précipita au salon en quête d’autres insectes à aimer, dans la frénésie propre à cet âge qui ne connaît la gravité qu’à travers le visage d’une mère. Pour lui, aucune mort ne poussait sous la vie.
Sur la table gisait un reste de gruau desséché. Sans réfléchir, j’en pris un peu et le déposai à côté de l’insecte. J’ignorais si les coléoptères aimaient le gruau, mais je pensai que mon fils avait raison, que cela goûtait bon.
L’insecte balança son abdomen vers la gauche, puis vers la droite, et parvint à se déplacer sur le dos comme un nageur. Sous la loupe, je l’aperçus s’élancer tête première dans l’avoine. Il semblait ragaillardi par le gruau. Gênée de l’observer s’empiffrer, comme si je l’épiais en train de se masturber ou de faire l’amour, je me précipitai pour laver la vaisselle, soulagée que le trépas soit, pour quelques minutes, repoussé sous ma conscience.
Je contemplai les petites bulles de savon, le bois dehors, y cherchai un lièvre plus rapide que mon angoisse. Le coléoptère m’obsédait. Était-il mort ou vivant, ou alternait-il entre ces deux mondes, ayant débusqué le passage secret ? Lui avais-je procuré un ultime plaisir avant la fin ? Ou avais-je prolongé son agonie ?
Mon fils revint vers moi et le coléoptère, sans comprendre que nous étions la même personne, l’insecte et moi.
– Maman, il est où, le coléoptère ?
– On va aller voir.
Je redoutais ce moment. Nous nous avançâmes solennellement, étonnés d’exister alors qu’un mezium affine trépassait. La Terre avait tourné ; le coléoptère gisait au même endroit, lové contre le gruau dont il ne restait que quelques miettes.
– Je crois qu’il est mort, mon loup. Il ne bouge plus.
Mon fils de répondre, du plus profond de l’enfance :
– Son histoire est terminée.
Je le sentis triste ; il éprouvait mon chagrin. Quelle étrangeté d’être un miroir et de le savoir. Nous nous sommes recueillis en silence. Un vent passa parmi nous. À travers la fenêtre, le soleil fondait sur mon corps. Mes cheveux me démangeaient, comme si des milliers d’insectes périssaient sur ma tête.
J’allumai la radio. Bilan du jour de la pandémie de coronavirus au Québec : 1270 nouveaux cas, 8 décès supplémentaires + les morts par cancer + par accident + les suicidés + les décès par crise cardiaque + par surdose + etc.
+ un mezium affine.
Mon fils me tira de la mort.
– Viens maman, on va jouer dehors, mélanger le ciel et le soleil avec la pelle. Et après, on sera des coléoptères, des vrais.
En écoutant mon fils, je sentis que la vie avait de la mémoire.



