Relations mars-avril 2020
Le cinéma offre une diversité de regards et d’expériences unique
L’auteur, romancier et essayiste, a publié La culture enclavée (Somme toute, 2019) et Hollywood et la politique (Écosociété, 2012, 2020)
Selon certaines personnes, le cinéma serait en voie de disparition. Les séries télévisées le supplanteraient, du haut de leur immense popularité, parvenant à être de mieux en mieux financées et atteignant des standards de qualité équivalents à ceux des grands films. Visionné sur des plates-formes comme Netflix, le cinéma perd l’avantage d’être diffusé sur grand écran. Ainsi amené à égalité avec ce qui se diffuse sur des écrans de différents formats, il est privé de sa spécificité. Le dynamisme et l’inventivité des créateurs passent désormais par les séries, qui misent aussi sur les stars, l’effet de mode et même l’innovation esthétique. Pourquoi s’obstiner alors à faire des films, produits obsolètes et vestiges du siècle dernier ?
Je ne crois quant à moi à aucune de ces idées reçues. Bien que j’aie tenté à diverses reprises de me plonger dans des séries parmi les meilleures, je suis toujours resté sur ma faim. Après quelques épisodes, j’en viens à me poser la même question : pourquoi ne pas regarder un bon film à la place ?
Les très bonnes séries Web ou télé contemporaines impressionnent dès le départ. Elles sont plus dynamiques, mieux tournées, mieux jouées et proposent des scénarios plus complexes que celles qui ont fait les beaux jours de la télévision d’autrefois. Mais pour nombre de cinéphiles, l’enthousiasme diminue rapidement. Après la surprise, la lassitude. La mécanique de la série devient vite transparente, la routine s’installe, le message général ne fait que se répéter.
Voyager entre différents mondes
Dans un bon film, chaque plan s’impose par sa nécessité. L’histoire se construit sans détours, ne conservant que ce qui est le plus essentiel à son déroulement. Dans les séries, par contre, les évènements narratifs s’accumulent à un rythme régulier, de façon à soutenir l’intérêt à la fin des épisodes, à rendre le spectateur captif, voire à créer chez lui un effet d’addiction afin qu’il reste accroché à l’histoire pendant des heures et des heures, souvent pendant des années. Le fait de suivre une série devient une habitude, même lorsqu’on la regarde en rafale. Pendant qu’on plonge ainsi dans un univers fait de rituels et de répétitions, on se ferme aussi à une diversité de productions artistiques qu’offre de façon extraordinaire le cinéma (au sens large, pas que celui de Hollywood), qui doit constamment se réinventer d’un film à l’autre.
Certes, la série offre le confort de vieilles pantoufles. Pas besoin de se demander ce qu’on regardera ce soir, la série livrant ses histoires interminables, ses embrouilles et ses scénarios labyrinthiques qui combleront les besoins d’aventure et d’évasion des spectateurs.
Choisir un bon film est plus exigeant : il faut lire des critiques et commentaires, trouver où il peut être visionné, prendre des risques. Mais la récompense qu’on en tire procure une grande satisfaction. Le cinéma permet davantage que la série de voyager entre différents univers ; il fait du spectateur un nomade, alors que la série télévisée le rend sédentaire.
Une question de temps
On n’imagine pas du tout Roma d’Alfonso Cuarón, ou La haine de Mathieu Kassovitz, ou d’innombrables autres chefs-d’œuvre, se poursuivre pendant des années, accumulant les épisodes. La force d’un univers cinématographique est sa concentration, le fait qu’il existe en fonction du temps précis qui lui est destiné. En général, les films durent entre une heure vingt minutes (un grand nombre de films noirs étasuniens) et cinq heures (on pense à 1900 de Bernardo Bertolucci), ce qui laisse une grande souplesse aux réalisateurs. S’il faut encore plus de temps, on peut y ajouter des suites. Mais à part de notables exceptions, comme les trilogies Le parrain de Francis Ford Copolla et La condition de l’homme de Masaki Kobayashi, les résultats sont rarement heureux.
Le cinéma nous offre toutes les fascinations, l’œil de la caméra devenant une école du regard. La parole du cinéaste et de son équipe doit se distinguer par son unicité. Le cinéma, dans ses grandes réussites, donne l’impression de jouer le tout pour le tout, de tenir constamment le spectateur en alerte, tant par le contenu et la forme que par la succession d’univers qu’il propose. Prolonger de façon efficace et significative des histoires pendant des années, comme l’exigent les séries télévisées, est par ailleurs un défi que l’imagination humaine ne parvient tout simplement pas à relever.
La grande popularité des séries télévisées inquiète certains cinéphiles : et si on en venait à négliger le cinéma, peu rentable et toujours à recommencer ? Déjà, les franchises comme Marvel et ses films de super-héros créent au cinéma le même effet d’accoutumance et de répétition que dans les séries, et occupent à mon avis une place beaucoup trop grande sur les écrans. Je me rassure toutefois en me disant que les films sont trop nécessaires, qu’ils répondent à un besoin trop indispensable d’exprimer les mille facettes de la condition humaine avec des moyens artistiques uniques et puissants, pour qu’on puisse cesser d’en faire et d’en regarder en grand nombre.


