Relations juillet-août 2018

S’ouvrir à la culture sourde

12 juillet 2018 Éric Gagnon et Nancy Jeannotte

Le CHSLD, théâtre de nos vulnérabilités et de nos angoisses

Les auteurs sont respectivement chercheur responsable du domaine « vieillissement en santé » et assistante à la recherche au Centre de recherche sur les soins et services de première ligne de l’Université Laval

Dans deux pièces de théâtre récentes, les CHSLD apparaissent comme la métaphore de vies marquées par la dépendance, le dénuement, la solitude, la défaillance de la mémoire, l’expérience de l’altérité et la proximité de la mort.

 

Nous sommes au théâtre. La scène se déroule dans la salle commune d’un centre d’hébergement. Une résidente ne parvient pas à manger sa soupe. Sa main tremble beaucoup et la cuiller se vide avant d’être parvenue à sa bouche. Sa frustration est grande, elle rage, les gens autour la regardent avec consternation. Jusqu’à ce qu’un résident décide d’assembler deux pailles ensemble, pour en faire une plus longue, qu’il passe à trois autres résidents qui y ajoutent leur propre paille. Aidée de cette très longue paille, la résidente parvient à surmonter son handicap et à boire sa soupe. La situation est renversée : le handicap est surmonté, la dépendance abolie. Momentanément.

Intitulée CHSLD, pour « Centre d’humbles survivants légèrement détraqués », la pièce était présentée à Québec au théâtre La Bordée à l’automne 2017[1]. L’histoire se déroule dans un centre d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD). Elle débute par l’arrivée d’un nouveau résident et se termine par la mort d’un autre. Sur un mode tragicomique, la pièce relate le quotidien de cinq résidents et d’un préposé aux bénéficiaires en une série de tableaux : repas, jeux, fêtes, longues attentes, où se mêlent jalousie et complicité, joies et peines. Une année dans la vie des résidents, qui vivent dans un temps cyclique, mais également un temps immobile, dans la répétition et l’ennui, et un temps tourné vers le passé, les souvenirs heureux (une enfance active et riante) et les souffrances (l’expérience de la guerre).

Un thème central traverse cette histoire : la dépendance. Le manque de mobilité des résidents est souligné tout au long de la pièce par la lenteur des déplacements effectués en fauteuil roulant, en marchette ou appuyés sur une canne, par la prise régulière de médicaments, mais surtout par des culbutes clownesques et des chutes qui soulignent, par une sorte de renversement comique, la raideur des personnes, leur mobilité réduite, le peu de contrôle sur leurs mouvements. Les résidents font ainsi l’expérience de la vulnérabilité : tout leur résiste constamment, ils sont limités dans leurs actions, dans la satisfaction de leurs besoins et de leurs désirs. Leur volonté se heurte à leurs limites. Ils ne possèdent presque plus rien. Ils font l’expérience de la vie réduite. La pièce met ainsi en évidence un certain dénuement, une vie qui se réduit à peu de chose, des activités limitées, de petits plaisirs.

La scène de la soupe et des pailles en est une bonne illustration. Si les résidents parviennent quelques fois à surmonter l’obstacle qui se dresse sur leur chemin par une pirouette ou une ruse, comme dans les films de Charlot, s’ils parviennent à tromper les règles et à renverser une situation à leur avantage – utiliser les pilules de différentes couleurs comme une mise dans une partie de poker –, c’est toujours la dépendance et la vulnérabilité qui sont ainsi finalement rappelées et soulignées.

Cette pièce fait écho, parfois même très explicitement, à tout ce qui se dit et s’écrit sur les CHSLD dans les médias au Québec depuis quelques années. Après les dénonciations de maltraitance et de négligence, on s’est beaucoup indigné du fait que les résidents ne reçoivent qu’un bain par semaine, du manque de personnel, des compressions budgétaires et des sommes dérisoires consacrées aux repas. Les conditions de vie en centre d’hébergement sont devenues une question politique : des journalistes font enquête et parfois dénoncent, les citoyens en parlent et s’inquiètent, les familles obtiennent le droit de poser des caméras de surveillance pour s’assurer de la qualité des soins. Le ministre de la Santé est pressé de questions, il se doit d’agir, il annonce des mesures : la possibilité de recevoir un deuxième bain et de nouveaux menus. Tous se préoccupent du sort réservé aux plus vulnérables. Le CHSLD est un repoussoir – le lieu où personne ne veut finir ses jours – en même temps qu’un objet de culpabilité : il faudrait en faire plus, prendre davantage soin de nos aînés.

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Les CHSLD sont à ce point présents dans l’espace public qu’une autre pièce de théâtre leur était consacrée la même année. Intitulée Le couloir des possibles[2] et présentée le 28 juillet 2017 au théâtre Espace libre à Montréal, dans le cadre du ZH festival, cette pièce est cependant très différente de la première. De jeunes comédiens et auteurs dramatiques sont allés en CHSLD, à la rencontre de résidents avec lesquels ils ont passé chacun quelques heures, et de ces rencontres ils ont tiré des récits. La pièce est ainsi constituée de ces sept « visites » à sept résidents différents – sept récits intelligents, drôles et émouvants. Ce n’est plus la fragilité et la perte d’autonomie qui sont mises en évidence mais la communication et la solitude. La rencontre entre l’auteur-comédien et le résident est au cœur de ce qui est raconté : la crainte et les appréhensions du jeune qui se rend pour la première fois en CHSLD, un univers un peu inquiétant associé à la solitude et à la mort ; la mémoire défaillante d’un résident et sa difficulté de parler, dans un cas, le flot de paroles et les confidences très intimes, dans un autre ; les souvenirs de jeunesse, de voyages ou du quartier où l’on a vécu ; l’importance de la mémoire dans un présent immobile ; le désir de fuir le centre d’hébergement et la télévision comme bruits de fond. Les expériences sont très diverses, parfois tristes, parfois drôles. Certains résidents sont coupés des autres et de leur propre histoire, d’autres maintiennent un lien avec leur passé et le monde autour d’eux.

La question de l’altérité est ainsi le thème central de la seconde pièce : l’écart entre soi et l’autre, entre une personne qui parle et une autre qui se tait ; l’écart entre de jeunes adultes et des personnes très âgées, entre des personnes actives qui ont la vie devant elles et de vieilles personnes qui n’ont parfois que leurs souvenirs, entre une mémoire vive et une mémoire défaillante, entre le monde « extérieur » et le monde fermé et immobile de la résidence ; l’écart entre la personne et son propre passé, faute de photographies ou d’objets pouvant l’aider à se souvenir ; la mise à l’écart de résidents dans certaines activités ou leur enfermement dans le silence. Une visite en CHSLD est une expérience de l’altérité, que l’on surmonte plus ou moins facilement. Si le centre d’hébergement demeure un univers troublant et en retrait du monde, la visite aura toutefois permis de réduire la distance qui le sépare de nos jeunes comédiens et du public.

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La question ici n’est pas de statuer sur la correspondance de ces représentations théâtrales avec la réalité, avec ce qui se passe « vraiment » dans les CHSLD. Une pièce de théâtre n’est pas un reportage journalistique ou une enquête sociologique. La question est plutôt celle du regard porté sur cette réalité et du rapport que nous entretenons avec celle-ci. Représentations de la vie des résidents en centre d’hébergement, ces pièces sont aussi et surtout l’expression des inquiétudes et des angoisses des auteurs, des comédiens et du public, de leur propre expérience du monde. À travers cette institution publique emblématique, ces pièces parlent d’autres choses que du CHSLD lui-même : des interrogations et des malaises plus profonds que nous pouvons avoir touchant la vulnérabilité et la solitude, la communication et l’altérité, l’idéal d’autonomie et d’indépendance en butte à nos limites et nos fragilités. Le CHSLD en est la métaphore, le moyen de les exprimer, de mettre en image ou de donner un visage à des préoccupations diffuses qui le dépassent largement. Il est devenu objet social, politique et artistique parce qu’il nous renvoie à nous-mêmes.

Une scène de CHSLD résume un peu tout cela. Après diverses acrobaties et une mêlée générale, une résidente se retrouve au sol. Elle ressent soudainement le besoin d’uriner et appelle le préposé. Ce dernier est pris ailleurs et n’arrive pas à temps : la femme ne peut se retenir davantage et souille ses vêtements. Devant les autres résidents et les spectateurs, en face desquels elle est tournée, elle se fait laver et changer. Malgré la délicatesse dont fait preuve le préposé, la gêne et la honte l’envahissent. La honte de ne pouvoir aller à la toilette ou se laver elle-même, de ne pouvoir se faire comprendre et répondre, d’être ainsi exposée aux regards et aux jugements des autres. Le public dans la salle est silencieux, il a cessé de rire. Si la pièce de théâtre l’a rapproché des résidents, dans lesquels il a pu se reconnaître, il demeure à distance et comme impuissant.


[1] Idée originale et mise en scène : Véronika Makdissi-Warren, production : La Bordée et Théâtre Niveau Parking.

[2] Conception et mise en scène : Anne-Sophie Rouleau et Marie-Ève Fortier.



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