Relations mars-avril 2017

Céline Vangheluwe

Le chantier des possibles – Réalisation : Ève Lamont

La documentariste Ève Lamont est connue pour sa pratique d’un cinéma engagé et citoyen qui suscite la réflexion. Après le remarqué Squat ! (2002), Pas de pays sans paysans (2005) et L’imposture (2010), entre autres, elle nous livre cette fois un film fort inspirant sur le quartier ouvrier de Pointe-Saint-Charles, à Montréal, et les batailles menées par ses résidents face à l’incroyable frénésie immobilière qui y règne depuis quelques années.
 
Situé dans le sud-ouest de la métropole, Pointe-Saint-Charles n’est pas un quartier populaire comme les autres. Tous ceux qui y habitent vous le diront : c’est un véritable village. Par sa taille (environ 13 000 habitants), par sa situation géographique particulière (petite enclave coincée entre le canal Lachine, l’autoroute Bonaventure, les terrains du Canadien National (CN) et le Saint-Laurent), mais surtout en raison de l’esprit de solidarité et du sentiment de fierté qui s’y sont développés au cours de luttes sociales. Un village d’irréductibles, pourrait-on dire, un peu comme un certain village gaulois…
 
Le film s’ouvre d’ailleurs sur une scène où des résidents manifestent pour réclamer des logements sociaux : le ton est donné. Après quelques magnifiques vues aériennes prises par drone qui nous permettent de découvrir Pointe-Saint-Charles dans son ensemble, Ève Lamont entreprend de nous raconter l’histoire courageuse de ce quartier qui fut longtemps le plus important secteur industriel de Montréal et du Canada. À l’aide d’images d’archives captivantes et parfois émouvantes, on découvre les difficultés que ses habitants ont dû surmonter à la suite du départ des grandes manufactures en banlieue et de la fermeture du canal Lachine à la navigation dans les années 1960. Cette population appauvrie (composée à la fois d’anglophones et de francophones) s’est fortement mobilisée pour prendre son destin en main. Plusieurs projets sociaux exemplaires ont alors vu le jour. Citons seulement la création de la première Clinique communautaire de santé au Québec (à l’origine des CLSC d’aujourd’hui, mais toujours indépendante par ailleurs), de nombreuses coopératives d’habitation (les logements sociaux et communautaires représentent actuellement 40 % du parc locatif) ou encore des Services juridiques communautaires, une petite révolution à l’époque. Plus récemment, en 2006, la collectivité a aussi remporté une victoire marquante contre le projet d’implantation d’un casino, démontrant encore la capacité de mobilisation du milieu communautaire et des citoyens.
 
Depuis quelques années, pris d’assaut par des promoteurs gourmands séduits par son patrimoine industriel et sa proximité du centre-ville, le quartier connaît une rapide mutation. Ève Lamont a observé et documenté pendant dix ans ces transformations, caméra à l’épaule. Elle nous expose les nouveaux défis majeurs auxquels les résidents sont confrontés, mais surtout, comment ces derniers se mobilisent pour mettre de l’avant une vision de développement urbain axé sur le logement social et les projets communautaires. Nous suivons en particulier l’évolution en parallèle de deux projets importants : la construction d’une résidence à but non lucratif pour les aînés, la Cité des bâtisseurs, dont le conseil d’administration est composé de résidents militants âgés, ainsi qu’un audacieux projet de réappropriation populaire d’un immense édifice patrimonial de quelque 8300 m: le Bâtiment 7, un ancien atelier du CN sauvé de la démolition par une équipe de citoyens très engagés, le Collectif 7 à Nous. C’est un des grands mérites de ce film que de nous rendre témoins de la genèse de ces projets de longue haleine, des avancées et des difficultés rencontrées, des moyens d’action et de pression mis en place, des interventions auprès des élus, etc. Le tout avec une énergie enthousiaste qui ne se dément pas, relayée par des accents de musique enlevante.
 
L’image est soignée, le rythme vivant, l’humour présent ; bref, on ne s’ennuie pas devant ce docu, malgré quelques légères longueurs et redondances. D’autant que l’on prend plaisir à voir évoluer au fil des ans, comme autant de fils conducteurs, différents acteurs ou personnalités phares de la Pointe, que l’on vient à connaître. C’est particulièrement le cas de Jean-Guy Dutil, « le président de la République de la Pointe », personnage coloré et sympathique, témoin privilégié de l’histoire du quartier et de son évolution, qui apporte une belle note d’humour et d’humanité à l’ensemble.
 
Un message simple et pourtant essentiel ressort avec force du film d’Ève Lamont, comme le souligne à la fin Mark Poddubiuk, l’architecte impliqué dans le Collectif 7 à Nous : « La ténacité est fondamentale ». Ténacité et solidarité…
 
Dans le contexte actuel d’embourgeoisement tous azimuts de plusieurs quartiers à Montréal, alors que les médias insistent sur les vitrines fracassées à Hochelaga-Maisonneuve et que Saint-Henri se donne des airs « branchouille-bobo » totalement déconcertants, Le Chantier des possibles apparaît comme une excellente source de réflexion et, surtout, d’inspiration pour une recherche de solutions constructives et citoyennes. De quoi galvaniser les initiatives et les ardeurs revendicatrices d’autres groupes ou quartiers.

Documentaire
Le chantier des possibles
Réalisation : Ève Lamont
Les productions du Rapide Blanc
Québec, 2016, 79 min.

Violences : Entendre le cri des femmes



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