Relations mars 2007

La vague militariste

Raymond Legault

Le Canada au garde-à-vous

L’auteur est membre du groupe Objection de conscience et l’un des porte-parole du collectif Échec à la guerre; il s’exprime ici à titre personnel

L’armée canadienne a délaissé les missions de paix pour des opérations offensives, s’alignant ainsi plus étroitement sur la politique militaire des États-Unis. Ce changement de cap radical s’est préparé en catimini depuis une quinzaine d’années.

L’image d’un Canada de casques bleus, impartial et promoteur de paix dans le monde a volé en éclats au cours des 18 derniers mois. On n’a qu’à penser à cette déclaration du chef d’état-major de la défense canadienne, le général Rick Hillier : « Nous ne sommes pas la fonction publique du Canada, nous ne sommes pas un ministère comme un autre. Nous sommes les forces canadiennes et notre travail est d’être capable de tuer des gens » (Globe & Mail, 15 juillet 2005); ou encore aux opérations guerrières dans lesquelles les Forces canadiennes sont maintenant engagées dans le sud de l’Afghanistan.

Plusieurs prétendent que l’Afghanistan « ce n’est pas comme l’Irak »; le Canada, lui, est en Afghanistan pour de « bonnes » raisons. D’autres reconnaissent que l’intervention militaire canadienne en Afghanistan pose maintenant problème… mais seulement depuis que les forces armées canadiennes sont passées à l’offensive dans la région de Kandahar, un accident de parcours – souvent attribué, à tort, au gouvernement conservateur – qu’ils proposent de rectifier en changeant de mission. D’autres encore vont jusqu’à dénoncer le militarisme de la politique étrangère étasunienne, sans être, cependant, conscients que la politique étrangère du Canada a graduellement évolué dans le même sens depuis une quinzaine d’années déjà et qu’il s’agit-là d’une tendance de fond.

La politique étrangère américaine

Les États-Unis interviennent militairement un peu partout dans le monde depuis plus de cent ans et ils ont établi, au fil de ces interventions, un vaste réseau de centaines de bases militaires en dehors de leur territoire. Pour certains, ce réseau est d’ailleurs le trait marquant du nouvel empire étasunien.

Cependant, au sortir de la guerre froide, les États-Unis décident… de réchauffer la guerre. Le militarisme allait se consolider davantage comme trait fondamental de la politique étrangère des États-Unis. En effet, alors que les ressources naturelles des régions auparavant sous le contrôle ou l’influence de l’URSS deviennent plus accessibles, la compétition sur le strict plan économique est féroce (notamment avec l’Europe, le Japon, la Chine, et la Russie) et les États-Unis ne sont pas assurés de l’emporter sur ce terrain. Par ailleurs, la supériorité étasunienne sur le plan militaire est absolument incontestable. Le calcul sera simple : ne pas hésiter à recourir à la force des armes pour rafler ce que la seule compétition économique ne leur permettrait pas toujours de gagner. Le pétrole irakien et le pipeline trans-afghan étant deux exemples probants de la dernière période!

Les idéologues néo-conservateurs du Project for a New American Century ont clairement pressenti le rôle clé de la suprématie militaire étasunienne dans la réalisation de leur « projet » (voir Rebuilding America’s Defenses). Les États-Unis devraient accroître de façon spectaculaire leurs dépenses militaires pour rendre leur avance insurmontable; de cette façon, ils se placeraient en position de mener parallèlement plusieurs fronts de guerre majeurs. Le seul problème : à défaut d’un nouveau Pearl Harbour, la population ne serait jamais prête à accepter un détournement de ressources aussi important vers le secteur militaire. Mais surviennent les attentats du 11 septembre 2001, qui permettent de justifier cet accroissement vertigineux des dépenses militaires en lançant la « guerre contre le terrorisme ». Celle-ci devient l’écran de fumée qui camoufle la poussée ultime de l’expansion de l’empire étasunien dans le monde, par la force des armes.

Un changement de cap

La population canadienne n’a pris conscience que tout récemment d’un changement majeur dans le rôle que joue l’armée canadienne à l’étranger. Ce changement s’est opéré progressivement depuis une quinzaine d’années et ce, sans aucun débat public.

Parallèlement à l’abandon graduel des missions de maintien de la paix de l’ONU – en 1991, 10 % des casques bleus étaient des militaires canadiens, ils ne représentaient plus que 0,08 % en 2006 –, l’armée canadienne participe de plus en plus à des opérations guerrières : participation secrète aux deux dernières semaines de bombardements de la Guerre du Golfe en 1991; participation ouverte au blocus maritime de l’Irak; participation à l’intervention en Somalie, au cours de laquelle des soldats canadiens ont même torturé à mort un jeune Somalien; participation aux 78 jours de bombardements de l’OTAN contre la Yougoslavie; participation aux bombardements, à l’invasion terrestre et à l’occupation de l’Afghanistan depuis l’automne 2001. Bref, pendant les quinze dernières années, sans que cela soit articulé dans une doctrine, le Canada a choisi de collaborer aux avancées militaires de l’unique superpuissance.

En 2005, le gouvernement libéral de Paul Martin annonce la plus importante augmentation du budget militaire canadien depuis la Deuxième Guerre mondiale : 12,8 milliards de dollars sur 5 ans. La même année, il officialise, dans son nouvel Énoncé de politique internationale, le virage militariste de la politique étrangère canadienne qui appliquera dorénavant à l’aide au développement une nouvelle approche dite des 3D : diplomatie, défense et développement. Les crédits militaires additionnels serviront notamment à accroître de 5000 membres les forces régulières et de 3000 les forces de réserve et à acheter divers équipements en vue de doubler la capacité d’intervention rapide de l’armée canadienne à l’étranger.

En juillet 2005, le gouvernement Martin annonce que les troupes canadiennes en Afghanistan seront déplacées de Kaboul à Kandahar et qu’en février 2006, 1400 soldats supplémentaires seront envoyés dans cette zone. Presque en même temps, Bell Helicopter, à Mirabel, obtient un contrat de 849 millions de dollars pour l’assemblage de base de 368 hélicoptères destinés à l’armée étasunienne.

Le 22 septembre 2005, le gouvernement canadien s’engage dans un projet de fabrication de véhicules blindés légers d’une valeur de 750 millions de dollars. Le contrat principal de la première phase, d’une valeur de 100 millions de dollars, est accordé à Oerlikon, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Le même jour, à l’invitation du Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), le ministre de la Défense, Bill Graham, prononce un discours intitulé La mission des forces canadiennes en Afghanistan : application de la politique et des valeurs du Canada. Une semaine plus tard, le Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense, majoritairement composé de sénateurs libéraux, rend public un rapport de 275 pages qui recommande pratiquement de doubler le budget militaire canadien et de faire passer les effectifs des forces canadiennes de 62 000 à 90 000 membres.

Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement conservateur de Stephen Harper a fait siennes les orientations du nouvel Énoncé de politique internationale adopté sous le gouvernement précédent. Il a simplement renchéri en ajoutant 5,3 milliards de dollars aux 12,8 milliards déjà engagés pour la Défense. L’objectif est maintenant de recruter 13 000 membres additionnels dans la force régulière et 10 000 autres dans la force de réserve.

En outre, ce changement du rôle de l’armée canadienne dans le monde et cette participation plus fréquente à des guerres aux côtés de l’armée étasunienne s’accompagnent d’une intégration de plus en plus profonde à l’armée étasunienne, tant sur le plan matériel que sur celui des entraînements militaires et du commandement. À titre d’exemple, la Force opérationnelle interarmées du Canada en Asie du Sud-Est (FOICASO) – dont relevaient les opérations militaires canadiennes dans le cadre de la campagne antiterrorisme – partageait, entre 2001 et 2003, son quartier général avec le U.S. Central Command (CENTCOM) à la base MacDill, en Floride! Cette intégration est poussée à tel point qu’elle semble même imperméable sous certains aspects importants, aux décisions politiques. Ainsi, lorsque le gouvernement Chrétien a décidé que le Canada ne participerait pas à la guerre en Irak, des militaires canadiens continuaient d’être étroitement associés à la planification de cette guerre au CENTCOM en Floride, puis au Qatar. De plus, en 2004, c’est le brigadier général canadien Walt Natynczyk qui s’est retrouvé adjoint du commandant en chef de toutes les troupes d’occupation des États-Unis en Irak…

Pourquoi cette évolution?

Cette politique étrangère davantage militariste et alignée sur celle des États-Unis repose sur des enjeux d’importance inégale. Il y a d’abord et principalement l’approfondissement progressif du partenariat économique, idéologique et militaire avec les États-Unis, et, ensuite, les bénéfices immédiats que peuvent en tirer un certain nombre d’entreprises au Canada.

Durant toute la guerre froide, deux stratégies ont coexisté au sein des élites économiques et politiques canadiennes, pour promouvoir leurs intérêts dans le monde. C’étaient, d’une part, une politique de partenariat solide avec les États-Unis au sein de l’OTAN et, d’autre part, une politique plus autonome, axée sur la « sécurité humaine », le maintien de la paix et la diplomatie, davantage susceptible de plaire à l’important bloc des pays non alignés. À la suite de la désintégration de l’URSS et du Pacte de Varsovie, la situation se trouve radicalement changée et l’espace pour cette deuxième stratégie radicalement… réduit. Les États-Unis se lancent en guerre contre l’Irak (1991) et proclament l’avènement d’un « nouvel ordre mondial » caractérisé par l’apologie de la mondialisation néolibérale et une politique étrangère plus guerrière. Les pressions s’accroissent alors sur les pays alliés pour qu’ils adoptent la même « analyse » des dangers et participent aux avancées militaires étasuniennes.

Un message clair est envoyé : si le Canada n’adopte pas le même programme « sécuritaire » que les États-Unis, leurs relations commerciales pourraient en souffrir. C’est dans ce contexte que les dirigeants économiques et politiques du Canada ont décidé de tout mettre en oeuvre pour préserver leur accès au marché des États-Unis, y compris de s’associer plus étroitement à la « guerre contre le terrorisme ».

En avril 2004, dans un document d’orientation intitulé Nouvelles frontières : bâtir un partenariat Canada-États-Unis pour le 21e siècle en Amérique du Nord, le Conseil canadien des chefs d’entreprises affirme : « Dans ce nouvel ordre des choses, les Canadiens doivent réfléchir sérieusement à ce qu’il nous faudra faire pour nous défendre. […] La croissance de l’économie mondiale et l’avenir du Canada, tant comme économie axée sur le commerce que comme société basée sur l’immigration, dépendent essentiellement des mesures que nous et les autres pays appliqueront pour faire échec aux menaces incessantes du terrorisme et des États hors-la-loi. Bref, pour le Canada et pour le reste du monde, la sécurité économique et la sécurité physique sont devenues inséparables. »

À chaque fois que le gouvernement canadien, sous la pression de l’opinion publique québécoise et canadienne, est forcé de prendre des décisions qui ne plaisent pas au gouvernement Bush, il tente de compenser en intensifiant la participation militaire canadienne en Afghanistan. Au moment où le premier ministre Jean Chrétien se prépare à annoncer la non-participation canadienne à l’invasion de l’Irak, Ottawa annonce aussitôt que le Canada prendra le commandement de la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan, avec l’envoi de 2000 militaires. De même, peu après que le premier ministre Paul Martin ait annoncé que le Canada ne participerait pas au bouclier antimissile, le gouvernement annonce alors son engagement à déplacer les troupes canadiennes de Kaboul à Kandahar, c’est-à-dire en zone de conflits.

Le gouvernement canadien n’ose pas justifier publiquement son implication militaire accrue en Afghanistan au nom du partenariat plus étroit avec les États-Unis. Par contre, il ne se gêne pas pour véhiculer très explicitement ce message auprès des décideurs étasuniens, par exemple par des bannières publicitaires dans les métros, achetées par l’ambassade canadienne à Washington. On y voit des soldats canadiens en Afghanistan avec le message suivant : « Les troupes canadiennes à Kandahar, Afghanistan. À pied d’œuvre. Les relations Canada-États-Unis – la sécurité, c’est notre affaire. »

Nécessité d’un mouvement citoyen

Au Québec comme ailleurs, les grands partis politiques sont très frileux quand il s’agit de se démarquer publiquement de la politique étrangère militariste des États-Unis qui gagne de plus en plus le Canada. Ils semblent se sentir obligés de « soutenir les troupes » en votant les budgets militaires et refusent de remettre en question le partenariat de plus en plus étroit entre les États-Unis et le Canada sur le plan militaire. Notre défi est donc de taille : bâtir un vaste mouvement citoyen non partisan contre la guerre et le militarisme qui rejette toute participation canadienne à des guerres d’agression, que ce soit en Irak, en Afghanistan ou dans les autres États qualifiés de « défaillants » que l’empire étasunien projette encore d’envahir. Un mouvement qui rejette, avec une égale fermeté, toute participation à des tâches policières de « stabilisation » et au partage du butin de la « reconstruction » qui s’inscrivent dans le prolongement de ces agressions.

La vague militariste

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