Relations mai 2010

La souveraineté et ses angles morts

Jean-Claude Ravet

Le Canada, ami inconditionnel d’un État colonial

On pourrait presque en rire si cela n’avait de conséquences dramatiques sur les conditions de vie de millions de Palestiniens et la survie d’organismes de défense des droits. Je parle de la complaisance du gouvernement Harper envers le lobby pro-israélien qui, plus que jamais, frise la promiscuité. C’en est caricatural. Désormais, toute organisation critiquant les politiques du gouvernement d’Israël dans le conflit israélo-palestinien risque d’être considérée antisémite et de voir ses subventions coupées. C’est le cas, entre autres, de Kairos et Alternatives. Les coupures atteignent aussi les organismes humanitaires s’occupant de Palestiniens comme l’Office de secours et de travaux des Nations unies (UNRWA). Nous avons vu le gouvernement s’immiscer dans l’organisme Droits et démocratie afin d’en modifier les orientations au bénéfice du lobby pro-israélien. Rappelons aussi la tentative du Parti conservateur, en mars dernier, de faire adopter par le Parlement une motion condamnant comme antisémite la Semaine contre l’apartheid israélien (4 au 11 mars dernier) ainsi que toute assimilation de l’État d’Israël à une forme d’apartheid.

Certes, on peut discuter de l’utilisation du terme « apartheid » pour décrire la politique d’Israël envers la population palestinienne, mais associer cela à de l’antisémitisme relève d’une stratégie pernicieuse qui vise à museler toute critique envers l’État d’Israël.

Même des juifs peuvent en faire les frais. Pensons au philosophe français Edgar Morin, accusé et condamné – mais blanchi en dernière instance par la Cour de cassation – pour des propos tenus dans un article intitulé « Israël-Palestine : un cancer » dont il était cosignataire, paru en 2002 dans Le Monde. Il y évoquait le scandale qu’un gouvernement revendiquant la mémoire de la Shoah en arrive à opprimer un peuple et comment cette mémoire « devient la légitimation d’un colonialisme, d’un apartheid et d’une ghettoïsation pour les Palestiniens ».

Si c’est à ses politiques que l’on juge un gouvernement, c’est à ses politiques coloniales qu’il faut juger l’État d’Israël. Et sur bien des aspects, celles-ci s’apparentent en effet à une véritable ghettoïsation de la population palestinienne. Sur cette question, je ne peux que me référer au dossier percutant et troublant d’actualité que Relations a publié il y a un an (no 732, mai 2009) : « Palestine : assez d’injustice! » J’écrivais alors en ouverture du dossier : « Être dépouillé de sa terre et de ses moyens d’existence. Voir son territoire quadrillé par les forces d’occupation étrangère. […] Être toléré dans sa propre maison, jusqu’au jour où l’on en est chassé sans raison. Assister au rasage de ses champs d’oliviers. C’est là l’expérience quotidienne de la population palestinienne. L’humiliation est une blessure ouverte d’où suinte la révolte. Ceux qui se posent en maîtres ont beau imposer le silence des armes, élever des murs contre le droit et la dignité – croyant par là tracer une frontière opaque et étanche qui les mettrait à l’abri des visages défigurés par la souffrance et la rage – ils n’arrivent en fait qu’à une chose. Croyant poser les bases d’une sécurité future, ils sèment les germes d’une violence du désespoir et de la haine. Ni les portes closes, ni les grillages, ni les gardes armés, ni les postes de contrôle, ni les fouilles, ni les représailles ne peuvent les en protéger. Israël est un État colonial […] cela ne peut pas durer. »

Et pourtant, cela dure.

Contre les résolutions des Nations unies et en contravention du droit international, Israël s’obstine à agir en État colonial. Il maintient ses politiques d’occupation, érige le « mur de la honte », implante des colonies juives en territoires occupés – pensons à l’annonce de la construction de 1600 logements à Jérusalem-Est, en pleine visite du vice-président des États-Unis –, et ce, en toute impunité. Cela est possible grâce à l’appui tacite des gouvernements occidentaux. Et comme le rappelait le journaliste britannique Robert Fisk, dans ce même numéro de Relations, les médias portent une lourde responsabilité dans cet état de chose, par leur manque de courage à dénoncer l’horizon colonial du conflit israélo-palestinien.

La volonté du gouvernement canadien de se déclarer ouvertement « ami inconditionnel de l’État d’Israël » a ceci d’inquiétant qu’elle implique une offensive antidémocratique contre les organisations de solidarité et de sensibilisation de l’opinion publique en faveur de la question palestinienne. Mais elle a ceci de bon qu’elle montre la nécessité d’une mobilisation citoyenne pour la résolution du conflit. On ne peut l’attendre simplement des gouvernements. C’est pourquoi, la campagne internationale de « Boycott, désinvestissement et sanction » – que cela soit au nom de l’apartheid ou du colonialisme israélien – est une voie prometteuse pour que cesse l’intolérable.

La souveraineté et ses angles morts



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