Relations Hiver 2021-2022 / L'art dans la cité

L’auteure est directrice artistique de Vision Diversité

Nous sommes le 24 juin 2008, Place des Vestiges, dans le Vieux-Port de Montréal. Des dizaines d’artistes s’apprêtent à monter sur scène pour offrir au public le métissage de leurs rencontres musicales, dans le cadre d’un concert qu’organise Vision Diversité pour la Fête nationale du Québec. Des artistes québécois, d’ici ou d’ailleurs, qui se disent dans leur langue maternelle, mais aussi en français, dans cette langue qui les unit, les rassemble. Une kora africaine côtoie un sarod indien et une flûte andine qui se mêlent au violon, à la guitare et à la contrebasse. Un public friand de découvertes et de voyages, qui ne réalise pas toujours la richesse et la diversité du talent artistique local qui se déploiera sous ses yeux, est au rendez-vous.

Tout est fin prêt, jusqu’à ce qu’une convive indésirable s’invite à la partie : la pluie. La foule, pourtant nombreuse, se disperse rapidement. Déception pour les organisateurs et les bénévoles après tant de travail, mais surtout pour les artistes. Nous décidons de retarder le début de l’événement. Alors que je m’affairais à couvrir du matériel fragile, ma mère, cofondatrice et partenaire de l’organisme depuis sa création, me demande d’aller dans la grande tente servant de loge aux artistes. La tête en mode « résolution de problèmes », j’accours en croyant devoir éteindre un autre feu, puis je m’arrête à l’entrée de la tente, ébahie : les artistes, nombreux à cause du retard pris sur l’horaire de la journée, sortent tour à tour leur instrument pour rejoindre le jam qui s’est spontanément créé.

Il n’y a rien de tel que de voir le bonheur dans les yeux des artistes, lorsqu’avant même d’avoir dit un seul mot, ils et elles partent musicalement à la découverte de l’autre.

Comme tout ce beau monde est heureux de se retrouver ! Et de mêler rythmes pour apporter un peu de soleil à cette triste journée. Les influences se marient avec une précision étonnante, des solos jaillissent, des cris de joie fusent et la musique reprend de plus belle. À ce moment précis, j’ai réalisé toute la magie des rencontres d’artistes d’univers différents, toute la complexité et la richesse du métissage des instruments, des voix, des rythmes. Ces artistes avaient besoin de temps et d’occasions pour se rencontrer ou se retrouver, et c’est ce que nous avions envie de leur offrir.

Ce jam magique a en quelque sorte inspiré Création plurielle, un projet porté par un collectif d’une dizaine d’artistes prêts à sortir de leur zone de confort. Des musiciens, des conteurs, la slameuse Queen Ka, le chorégraphe et danseur Ismaël Mouaraki, entre autres, des gens aux univers et aux parcours complètement différents, à qui nous avons offert le temps et l’espace pour s’écouter, s’inspirer mutuellement, créer et offrir au public le fruit de leur rencontre. Ensuite, le collectif Arometis est né et des créations et spectacles se sont multipliés, sous le même principe. Vers un monde différent a même réussi à voir le jour dans le contexte de la pandémie de COVID-19, en juin dernier, réunissant sur la scène du Théâtre Outremont une vingtaine d’artistes qui ont travaillé ensemble pendant des mois, en jonglant avec les contraintes sanitaires, mettant tout leur talent au service de la création.

Les jams musicaux existent depuis toujours ; à cet égard, nous n’avons pas réinventé la roue. Mais il en est qui restent gravés dans nos mémoires et qui sont particulièrement marquants, vivifiants et féconds. C’est le temps qui permet les vraies rencontres. Le temps de se rencontrer, d’essayer, de recommencer, de parler, d’essayer encore, de discuter et de mieux se connaître. C’est cela qui donne la possibilité d’entrer dans l’univers de l’autre tout en respectant ses traditions. Il n’y a rien de tel que de voir le bonheur dans les yeux des artistes, lorsqu’avant même d’avoir dit un seul mot, ils et elles partent musicalement à la découverte de l’autre.

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