Relations décembre 2008

La torture : de l'interdit à  la banalisation

Éric Martin

Le bipartisme américain est sous l’emprise d’une matrice symbolique commune

L’auteur est doctorant en pensée politique à l’Université d’Ottawa

Durant la récente campagne présidentielle aux États-Unis, plusieurs étaient suspendus à l’espoir d’un changement incarné par le démocrate Barack Obama, mettant enfin un terme aux années de politiques antisociales et guerrières du républicain George W. Bush. Or, au-delà des différences entre les individus, les deux partis sont pourtant très semblables. Ils partagent une même conception du monde, ils évoluent dans un même appareil politique et dans un même espace public gangrené.

Évidemment, sur certains enjeux particuliers, républicains et démocrates ne sont pas identiques. Par exemple, les républicains emploient des tactiques plus musclées, notamment des campagnes de salissage où les commentateurs de radio-poubelle et les animateurs conservateurs de la chaîne FOX traînent les démocrates dans la boue sans même feindre de cacher leur partisannerie. Sur les questions de fond, toutefois, les deux partis s’entendent. Il ne s’agit pas de groupes idéologiques, défendant des visions opposées de l’organisation politique et économique, mais plutôt de partis qui acceptent les termes de l’économie de marché libérale-capitaliste, défendent le libre-échange et la propriété privée des moyens de production. 

Une idéologie commune

Il ne se trouve pratiquement plus de parti de « gauche », en Occident, qui oserait remettre en question les axiomes de l’économie financiarisée. Le parti démocrate n’a pas fait exception lorsque son candidat, M. Obama, s’est uni à M. McCain et à M. Bush, en septembre dernier, pour rescaper le système financier : « Il s’agit d’un temps où il faut nous élever au-delà de la politique pour le bien du pays. […] Nous ne pouvons risquer une catastrophe économique. Voici la chance de nous unir pour montrer que Washington peut de nouveau diriger ce pays », ont-ils affirmé dans un communiqué conjoint.

La configuration institutionnelle des États-Unis assure la reproduction de l’idéologie commune des partis. Selon le philosophe Antonio Gramsci, le nombre de partis politiques dans un pays est inversement proportionnel à son nombre de sectes religieuses. Au contraire de la France, les États-Unis ont développé peu de partis. Ceux-ci sont en compétition pour occuper, en alternance, la gestion d’un appareil d’État presque unitaire, dont la fonction même est d’éviter tout changement majeur.

Les premiers fédéralistes américains n’étaient pas face à un État monarchique homogène aux ancrages historiques profonds. Ils ont dû jeter des ponts entre différentes communautés, dispersées sur un vaste territoire, et qu’il fallait lier tout en évitant qu’une faction particulière ne prenne le contrôle du régime. C’est l’origine du système dit des checks and balances qui assure la stabilité des institutions. Couplé à l’idéologie économique dominante, il assure que l’hégémonie capitaliste soit constante aux États-Unis… du moins en dehors des crises. 

Un espace public vicié

Du reste, l’espace public américain n’est plus le théâtre de débats politiques substantiels. Loin de discuter d’enjeux, les candidats cherchent à plaire à un public fragmenté en groupes d’intérêts en jouant de leurs traits de personnalité. Les partis, pour faire vibrer toutes les cordes sensibles, évitent de se lier de trop près à une vision particulière. Par exemple, Obama est demeuré ambigu sur la guerre, cherchant à satisfaire la gauche tout en projetant la fermeté nécessaire pour devenir Commander-in-chief. Le discours des partis épouse ainsi les contours multiformes du « devenir fou » de l’Amérique (pour reprendre l’expression de Deleuze). L’appareil d’État devient alors le « lieu vide » du pouvoir qui se confond avec « l’administration des choses ». 

Si les États-Unis et le monde ont vivement besoin d’un changement, la logique du bipartisme américain risque fort de décevoir ceux qui voient en Obama la possibilité d’une rupture radicale avec le « bushisme ». Les démocrates peuvent peut-être humaniser « marginalement » le capitalisme américain. Mais il reste que les deux partis sont, au final, sous l’emprise d’une même matrice symbolique et institutionnelle qui réduit la société à l’encadrement des luttes d’intérêts, c’est-à-dire à la guerre de tous contre tous. Retrouver le chemin du bien commun, dans un tel contexte, n’est pas impossible. Cela exigerait cependant, au-delà de l’alternance des partis, de renouer avec une conception substantielle du politique où les finalités priment sur le poids stratégique des déclarations publiques. 

La torture : de l'interdit à  la banalisation

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