Relations mars 2003

Jean-Philippe Warren

L’avenir n’est plus ce qu’il était

L’auteur est professeur au Département de sociologie et d’anthropologie de l’université Concordia

Dans les sociétés modernes, l’avenir était porteur d’une promesse. Aujourd’hui, l’avenir est évacué au profit du futur menaçant qui envahit le présent immédiat et s’impose à nous avec ses programmations, ses prévisions, sa prévention de risques de toutes sortes et son contrôle. Difficile alors pour les partis politiques de se réclamer de l’avenir.

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, alors que la société québécoise était bouleversée en profondeur par des changements dans l’ordre des structures et des symboles, le gouvernement Duplessis se complaisait obstinément dans le rabâchage de slogans creux et s’accrochait à des traditions sénescentes. L’Union na­tionale représentait l’ordre et la sécurité devant un Parti libéral cherchant à ouvrir le Québec aux invites de l’histoire. Durant la campagne électorale de 1948, les électeurs pouvaient lire une publicité dans laquelle il était affirmé que « les candidats de l’Union na­tionale […] re­présentent ceux qui […] veulent garder intactes nos traditions nationales. De notre côté, c’est le patriotisme, la conservation de nos droits et de nos traditions, notre sur­vie, tandis que de l’autre, du côté des libéraux, c’est le re­niement, la centralisation et la disparition de nos traditions les plus chères. »

L’élection de 1960 a non seulement fait souffler un vent de changement sur la province, elle a semblé à maints analystes une sorte d’entrée dans l’histoire. Pierre Vadeboncoeur écri­vait que le Québec accédait enfin au mouvement de l’histoire après être resté pendant 100 ans « en dehors du temps ». Parce que le règne de Duplessis semblait si odieux et si op­pressant dans le mythe de la Grande noirceur, il s’ensuivit que toutes sortes de notions finirent par être assimilées en un tout plus ou moins cohérent. Le nationalisme du chanoine Groulx avait représenté la « mort », le cléricalisme avait réifié l’autorité et les traditions avaient renforcé l’immobilisme d’un peuple silencieux. On en vint donc à s’imaginer que la vie, la liberté et le mouvement étaient indissolublement liés.

Des jours sans histoire

Il y a là une manière étrange d’envisager le devenir : tout ce qui conserve est désormais considéré comme virtuellement décadent; tout ce qui restreint le libre déploiement de la subjectivité équivaut à un empêchement d’être; tout ce qui se présente comme un enracinement condamne une vie par es­sence en perpétuel changement. Même le sociologue Fernand Dumont, peut-être celui qui a fait le plus pour réhabiliter le concept de tradition, n’a pu s’empêcher, en définitive, de ver­ser du vin neuf dans de vieilles outres. La tradition demeure pour lui une « invention incessante » et une « continuelle remise en question » des vérités héritées ou révélées.

Au sens strict, cela n’a rien de moderne. La modernité faisait de la vie une exigence morale; de la liberté, une quête de l’universel; et du mouvement, une téléologie. Le Québec des années 60 est loin d’une telle conception. Tout ce qui peut être expérimenté enrichit l’être. Tout ce qui abolit les contraintes élargit la liberté.

L’Action démocratique du Québec (ADQ) est, tout compte fait, le digne héritier de cette nouvelle ontologie du changement qui a pris corps dans les années 60. Ce parti ne fait que prolonger et radicaliser un procès qui a taraudé depuis 40 ans les institutions québécoises. Il arrive à son heure pour annoncer ce qui est d’ores et déjà la réalité contemporaine. Il ne me­nace pas de bouleverser l’avenir; mais montre au contraire que le changement n’a plus d’avenir, sans pourtant cesser d’être changement.
Aujourd’hui, que nous le voulions ou non, nous ne parti­cipons plus à l’espérance du progrès moderne. Aujourd’hui, les jours qui se succèdent n’ont plus à proprement parler d’histoire. Demain n’est plus une plage de l’avenir, mais une opportunité du présent.
Je m’explique.

Au Québec, on parle depuis 20 ans de la fin des grands ré­cits. Mais encore faudrait-il se demander si l’histoire peut exister en dehors du sens de l’histoire. Que signifie l’histoire quand l’événement éclate au gré des multiples contingences qu’il avait justement pour tâche autrefois de transcender?

Une histoire sans acteurs

Dans les sociétés dites primitives, « l’homme » cherchait à inscrire son existence dans un ordre symbolique, global et transcendant. Dans les sociétés modernes, il tendait ses ef­forts vers la réalisation d’un idéal téléologique, le progrès. Aujourd’hui, il ne lui est demandé ni l’un ni l’autre. Ouvrir les marchés, libérer l’économie, réformer l’État et la bureaucra­tie, mondialiser : ces slogans qui nous obsèdent n’ont pas besoin d’autres justifications que leur nécessité fonctionnelle hic et nunc. Les politiciens, les journalistes, les économistes, tout le monde est d’accord pour dire que les nations n’ont pas d’autre choix que de suivre des politiques qui ne réclament nul sens transcendant pour s’imposer aux consciences des citoyens-contribuables. Il n’est exigé de ceux-ci, en définitive, que de s’adapter à un changement dont ils ne sont pas les auteurs.

À l’évidence – qui le nierait? – le changement continue d’exister dans les sociétés postmodernes. À voir les modes s’accélérer à un rythme effréné, les technologies se révolutionner, les cultures broyées sous les coups de butoir d’innovations innombrables, on peut se demander si le monde n’a jamais été plus véloce, plus mobile, plus cinétique. Chaque fois, pourtant, nous ne sommes au­cunement sollicités pour provoquer ces changements, ou même pour les diriger, comme à l’époque moderne, en les faisant tourner au profit d’une orientation générale de la destinée des sociétés. Nous devons juste nous y adapter.

C’est en ce sens qu’on peut dire, avec Michel Freitag, dont j’emprunte ici le raisonnement, que le changement est devenu la forme concrète de l’existence contemporaine. Pis, car l’exis­tence doit devenir elle-même changement, c’est-à-dire qu’elle doit, dans sa malléabilité, dans sa disponibilité et sa plasticité, devenir l’espace vide où implanter l’attirail des programmes de son adaptation au monde; qu’elle doit devenir la case où inscrire tous les messages informes de sa correspondance right in time avec le réel.

On démontre, à coups de tableaux statistiques, de gra­phiques, de savants schémas, qu’il existe des tendances lourdes auxquelles nul groupe ne saurait échapper. Qu’il existe des mouvements mécaniques et anonymes de civilisation qu’il est impossible d’éviter. Que devant ces tendances et ces lo­giques impersonnelles, l’homme actuel n’a d’autre choix que de se mouler sur son nouvel environnement – lequel tend, par ailleurs, à englober par couches successives le monde entier (l’environnement familial, scolaire, naturel, social, l’environnement du travail, etc.).

On assiste à la disparition progressive des finalités individuelles ou collectives au fur et à mesure que la nation laisse à des experts, des spécialistes, des professionnels le soin de définir le comment et le pourquoi de ses programmes infinis. On ne parle plus du réel, dans son ontologie, sa vérité ou sa genèse; on veut agir sur lui, le manipuler, on veut le contraindre, le réguler, l’opérationnaliser. Le programme de l’ADQ est révélateur de cette tendance poussée à l’extrême. On y parle avec véhémence de la sclérose du Québec, de son immobi­lisme, de son apathie confondante, afin de mieux mettre de l’avant un affairisme généralisé dans tous les domaines de la vie privée et publique qui vise à rationaliser l’ensemble des pratiques humaines. Tout doit se transformer, tout doit bou­ger, tout doit changer pour l’ADQ, mais pour que tout soit accordé, acclimaté, par un ajustement permanent.

L’individu lui-même doit organiser sa vie en veillant à ce que les pédagogues définissent les méthodes les plus efficaces de son apprentissage scolaire, à ce que des conseillers en orientation décident pour lui de son emploi, à ce que des conseillers matrimoniaux gèrent sa vie de couple, à ce que des organisations alimentaires le conseillent dans le choix de sa nourriture. La liste de ces planifications existentielles peut s’allonger indéfiniment. En bref, il s’agit d’abord de s’intégrer au marché de l’emploi, aux divers programmes étatiques, à la nouvelle donne économique, aux communications électro­niques – et le reste à l’avenant. Ensuite, une fois qu’on y est, il n’y a plus qu’à s’adapter activement et férocement à son nouvel environnement.

Les exigences du futur

Il n’y a donc plus de progrès. Le progrès, personne n’en parle plus, personne n’y croit plus vraiment. Et surtout pas l’ADQ. Il ne s’agit plus pour les adéquistes de planifier l’avenir. Il s’agit plutôt pour ce parti de s’adapter au futur, ce qui est passablement différent. Pour utiliser une formule lapidaire, disons qu’on ne prépare plus l’avenir, mais qu’on s’y prépare, avec pour résultat que l’avenir est peu à peu évacué au profit du futur.

Or, le futur n’est pas une promesse indéfiniment ouverte comme l’avenir. Il constitue le résidu de l’avenir qui, parce qu’il s’offre à la programmation, à la prévision, au contrôle, est déjà un peu présent. À la limite et idéalement, le futur est le présent, en ce sens qu’il désigne cette plage de l’avenir, venue vers nous par le jeu de nos appréhensions, qui cherche sans cesse à recouvrir l’immédiateté du présent. Vivre, c’est certainement, maintenant comme toujours, connaître des at­tentes, faire des prédictions, vibrer d’espoirs, éprouver des craintes. Seulement, aujourd’hui, pour la première fois de façon aussi radicale, l’avenir que la modernité s’imaginait être une promesse se définit comme une menace.

Il faut donc le prévoir, c’est-à-dire qu’il faut transformer l’avenir en futur en prévoyant toutes les conséquences de nos actes jusque dans leurs moindres détails. Jadis, l’inquiétude provenait des incertitudes qu’entretenait l’avenir. Maintenant, les incertitudes viennent plutôt de l’accumulation en bloc de toutes les certitudes. On s’inquiète de l’avenir de tout : de la jeunesse, de l’économie, de la famille, de l’écologie, de la pla­nète, du tiers-monde, de la culture, de « l’avenir de la mé­moire »! L’avenir était tout entier une promesse, le futur est tout entier une exigence, et une exigence de plus en plus lourde à porter.
Tout doit être prévu… jusqu’à l’imprévisible. Il faut estimer la possibilité qu’une comète percute dans un million d’années la planète, anticiper la crise du verglas, planifier la dénata­lité, calculer l’impact des nouvelles technologies. On peut alors établir des pronostics, supputer des coûts, monter des programmes et s’ajuster en fonction de cette réalité tangible qu’est devenue pour nous cette réalité lointaine – serait-elle purement virtuelle et largement hypothétique – de l’avenir transformé en futur…

Nous voilà bien loin du « Tout est politique! » de mai 1968; nous voilà également loin, très loin de l’histoire. Il restera toujours de l’histoire, je l’accorde, et peut-être en un sens y en aura-t-il de plus en plus. Rien de ce que je viens de dire ne pourrait laisser supposer le contraire. Toutefois, ce sera comme la philosophie qui est devenue une sagesse, ou comme la sociologie qui est devenue une sociotechnologie. La vogue pour l’histoire des représentations, le roman historique, les grandes fresques, les biographies; la vogue pour cette chose si vaine qu’on appelle l’histoire de l’immédiat ne montre-t-elle pas que l’histoire contemporaine n’est plus que la forme vide d’une conscience qui tente désespérément de retrouver quelque part le sens qui lui manque? Elle le fait désormais en dehors de l’événement qui lui échappe. De tous les oiseaux, les rossignols qui ont les yeux crevés, dit-on, ont le chant le plus fol, le plus mélodieux, le plus suave au printemps.  l

L'idéologie du changement

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