Relations janvier-février 2015

Contrôle social 2.0

Ianik Marcil

L'austérité, inévitable ou idéologique?

L’auteur est économiste indépendant

Le discours justifiant les politiques d’austérité recourt à une rhétorique d’inévitabilité qui masque des choix idéologiques et politiques.

Nous n’avons pas le choix – « there is no alternative », comme le disait Margaret Thatcher. C’est ce qu’on nous dit actuellement au Québec, où les finances publiques seraient si mal en point que le gouvernement n’aurait pas de marge de manœuvre. Le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, répète à qui veut bien l’entendre que le Québec est en situation de « déficit structurel ». Le choix des mots importe. La notion de déficit structurel semble technique, factuelle et participe donc d’un discours de vérité. Or, la lecture du réel, aussi objective semble-t-elle, possède nécessairement une coloration politique et idéologique.
 
Ainsi, qu’en est-il réellement de la situation budgétaire de l’État québécois? Le dernier budget Leitão prévoit des dépenses totales de 97,5 milliards de dollars, incluant 10,8 milliards dédiés au service de la dette, soit 11,1 % du budget. Il semble donc juste de dire que la dette constitue un problème important. De plus, depuis 2006, les dépenses publiques ont connu une croissance de 37 % alors que l’activité économique, qui permet à l’État de percevoir taxes et impôts, n’a crû que de 26 %. Voilà ce sur quoi repose l’argument du « déficit structurel » de l’État. Ainsi, le déficit pour l’exercice financier en cours sera de 2,45 milliards (2,4 % du budget) et la dette du gouvernement québécois serait de 192 milliards, soit 54 % du PIB.
 
Toutefois, cette analyse politiquement teintée ne raconte pas toute l’histoire. Le déficit de 2,45 milliards inclut 1,3 milliard versé au Fonds des générations, qui sert précisément au paiement de la dette publique. Conséquemment, le véritable déficit de fonctionnement du gouvernement est de 1,49 milliard, soit 1,08 % du budget total. L’État n’étant pas une famille[1], contrairement à ce que les François Legault de ce monde aiment prétendre, il dispose de plusieurs outils pour résoudre ce problème, notamment par sa capacité d’augmenter ses revenus en percevant des taxes et des impôts, ce que les dirigeants actuels refusent de faire, surtout auprès des grandes entreprises ou de celles qui utilisent des échappatoires fiscales de plus en plus nombreuses.
 
La mesure de la dette pose elle aussi problème. Un think tank de droite comme l’Institut économique de Montréal prétend que la dette publique du Québec est de 260 milliards de dollars, représentant 73 % du PIB. Or, cette mesure – qui n’est pas fausse – représente uniquement la dette du secteur public (gouvernement, réseaux de santé et d’éducation, municipalités et autres entités publiques). D’autres organisations, plus à gauche, défendent plutôt l’idée qu’il est nécessaire d’opposer à ce passif, réel, l’actif de l’État. Ils estiment ainsi qu’on doit mesurer la dette par les « déficits cumulés », qui représentent ainsi 118 milliards, soit 33 % du PIB.
 
Il faut également s’interroger plus finement sur la dette. À titre d’exemple, la dette brute du Québec représente 54 % de son économie, comparativement à 60 % pour la Grèce et à 200 % pour le Japon. Dans le premier cas, il s’agit d’une catastrophe complète parce que l’économie grecque est dysfonctionnelle et corrompue, alors que dans le second, elle est soutenable compte tenu de la force de l’économie japonaise. L’économie québécoise n’est ni celle de la Grèce, ni celle du Japon – elle se situe sans doute entre les deux. D’où l’importance de mettre en perspective la dette en regard de la réalité du développement économique du Québec.
 
Au final, le gouvernement libéral actuel, avec son discours de vérité, s’en remet à d’inéluctables coupes dans les services aux citoyens, sans jamais questionner la possibilité d’augmenter les revenus de l’État, notamment en mettant fin à de nombreuses échappatoires fiscales. En réduisant les services directs aux citoyens ou en augmentant les tarifs en santé, en éducation, en culture, en services de garde, etc., ce sont les familles tout en bas de la classe moyenne et les plus démunis qui payent pour les passe-droits des plus riches, au nom d’une idéologie de l’inévitable. Parce qu’il n’y a pas d’autre alternative…

 


[1] Lire Sylvie Morel, « Dettes de l’État vs dette des ménages », Relations, no 745, décembre 2010.

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