Relations mars-avril 2016

La résistance, impératif de notre temps

2 février 2016 Jean-Claude Ravet

Laudato Si’: vers une écologie radicale. Table ronde avec Jonathan Durand Folco, Élisabeth Garant et Louis Rousseau

L’encyclique Laudato Si’ du pape François, parue en juin 2015, a été applaudie par un grand nombre de militants écologistes et d’intellectuels parmi les plus respectés et de tout horizon. Tous reconnaissent qu’elle constitue un puissant appel à s’engager collectivement dans un changement radical de société. Trois membres du comité de rédaction de la revue se sont réunis pour en discuter. Voici quelques extraits de leurs échanges.

 
Jonathan Durand Folco, doctorant en philosophie à l’Université Laval
Élisabeth Garant, directrice du Centre justice et foi et de Relations
Louis Rousseau, professeur associé au Département de science des religions de l’UQAM

 
Louis Rousseau : Ce qui m’a tout de suite frappé, à la lecture de l’encyclique, c’est sa proximité d’esprit avec Relations. La critique que fait François de la croissance infinie et des fausses solutions écologiques se rapproche étonnamment, par exemple, des dossiers « Cap sur la décroissance » (no 765) et « Halte au capitalisme vert » (no 777). Sa critique du modèle technocratique dominant fait aussi écho à « Danger : impasse du progrès » (no 780), et « Des chemins d’humanité » (no 775) s’accorde avec elle sur la nécessité d’un nouvel humanisme non anthropocentrique.
 
Élisabeth Garant : Cette affinité de pensée entre François et Relations est peut-être à chercher du côté de la spiritualité ignatienne, que tous deux partagent d’une certaine façon. Celle-ci allie à la fois une critique radicale de toute forme d’injustice au nom de l’Évangile, un profond amour du monde et une confiance tenace dans la présence du souffle de Dieu qui anime l’humanité. Bien sûr, la figure de François d’Assise est aussi centrale dans l’encyclique – pensons à son insistance sur la proximité avec les pauvres, l’humilité et la sobriété comme mode de vie, ou encore pour la louange à Dieu et à la beauté du monde –, mais l’accent que François met sur la contemplation dans l’action est proprement ignatien.
 
Jonathan Durand Folco : La forme tout à fait inédite de l’encyclique est également frappante. En général, il s’agit d’une lettre que le pape envoie aux Églises locales sur un enjeu social ou ecclésial. Elle s’adresse d’abord aux catholiques, puis aux autres chrétiens et enfin aux « hommes de bonne volonté » pour reprendre la formule de Jean XXIII. Or, dans le cas de Laudato Si’, le seul destinataire, c’est l’humanité entière – catholiques, croyants de toutes confessions et non-croyants confondus. C’est vraiment inédit et novateur. François précise d’ailleurs que sa grille d’interprétation, théologique et biblique, n’est pas l’essentiel ; elle sert simplement à éclairer et appuyer son propos, qui est de comprendre la crise écologique et d’offrir des propositions d’action. Mais en même temps, son souci de nommer l’horizon normatif et religieux de son argumentation est tout à son honneur. Il nous donne un chemin à suivre dans la délibération démocratique qui, telle qu’elle se pratique généralement, tend malheureusement à rejeter la validité de toute normativité religieuse, au nom d’une conception erronée de la rationalité et de la laïcité.
 
É. G. : La structure de Laudato Si’ est clairement empruntée à la grille d’analyse de l’Action catholique : voir-juger-agir, à laquelle le pape argentin donne une couleur latino-américaine, propre aux communautés ecclésiales de base, en y ajoutant un quatrième volet : célébrer. Par-là, il rappelle l’importance de la spiritualité non seulement dans la vie quotidienne, mais aussi dans la compréhension des liens qui nous unissent les uns aux autres et avec la nature. La notion très à la mode d’interdépendance de l’humain et de la nature s’en trouve, il me semble, enrichie par ce biais. François est clair : il faut cesser de voir le monde simplement comme un problème à résoudre – cette façon de faire participe de la crise –, il est aussi « un mystère joyeux que nous contemplons dans la joie et la louange ». Mais est-ce vraiment audible dans une société sécularisée ?
 
L. R. : Je dirais oui. Car on peut très bien recevoir cette interpellation en dehors de toute référence à une religion quelconque. Elle peut toucher autant des croyants que des non-croyants. C’est la force et la pertinence de ce texte. Certes, la dimension spirituelle y est très présente, mais celle-ci peut être comprise comme une dimension constitutive de l’existence même – ce qu’elle est d’ailleurs –, ouverte à une transcendance au cœur du monde. Elle nous sort du rapport étroitement rationnel au réel fortement critiqué par François. Le monde est quelque chose qui ne peut être totalement absorbé, maîtrisé. La nature résiste à cette domination et nous en sommes partie intégrante, qu’on le veuille ou non.
                                                                                                                                   
La science et la technique se sont déployées en « réduisant » le monde au quantitatif, en faisant abstraction du qualitatif. Cette mathématisation du réel a permis le déploiement du progrès technique. Le problème, c’est qu’il est devenu un paradigme exclusif, invalidant d’autres manières de se rapporter au réel et réduisant l’horizon des finalités à l’utilité, l’efficacité, la rentabilité. En critiquant l’anthropologie et l’épistémologie dominantes, le pape s’adresse à des cultures qui ne sont pas encore entièrement dominées par le paradigme technocratique, il les renvoie à leurs réserves de sens qui contestent cette vision du monde. Cette critique est loin d’être un débat théorique, car c’est ce paradigme qui nous conduit tout droit vers la catastrophe. Il y a urgence d’agir.
 
J. D. F. : Pour François, l’anthropocentrisme occidental, qui « a fini par mettre la raison technique au-dessus de la réalité » (no 115) et par justifier son « rêve prométhéen de domination sur le monde » (no 116), est une des principales causes de la crise écologique. Cet anthropocentrisme repose sur une vision dualiste selon laquelle il y aurait, d’un côté, l’être humain rationnel et, de l’autre, la nature et l’univers, à dominer et à gérer. Or, la nature n’est pas que « ressources » utilisables et manipulables à souhait. Il faut en prendre soin comme de ses propres conditions d’existence. Comme de son propre corps.
 
É. G. : Le chapitre intitulé « La racine humaine de la crise écologique » (nos 101-136), et particulièrement le sous-chapitre qui a trait au paradigme technocratique (nos 106-114), est majeur à cet égard. Le pape n’aurait écrit que celui-là qu’il aurait déjà fait œuvre utile. La manière dont il parle de la non-neutralité de la technique et de son « penchant pour chercher à tout englober dans sa logique de fer » est remarquable. Il faut être capable de prendre toute la mesure de la vision de soi et du monde qui s’impose à travers la technique pour pouvoir envisager des voies alternatives. Ce qui devrait nous motiver à agir, avant même, je dirais, le sentiment de responsabilité à l’égard des générations futures, c’est le fait que c’est notre propre dignité qui est en jeu, notre propre humanité qui est en cause.
 
L. R. : Un autre chapitre incontournable est celui sur l’écologie intégrale. Il nous sort de l’économicisme ambiant qui dicte ce qu’il est possible ou non de faire. Il révèle bien la porte d’entrée qu’a privilégiée François pour aborder la crise écologique : le rapport des humains avec la Terre, qu’il appelle à révolutionner. Il ne dénonce pas directement le capitalisme – mot absent de l’encyclique et qui aurait pu prêter flanc à une fin de non-recevoir de la part des États-Unis et de l’Europe. Mais il le cible indirectement, à travers sa critique de la finance qui « étouffe l’économie réelle » (no 109) et la culture du déchet « qui affecte aussi bien les personnes exclues que les choses » (no 22).
 
J. D. F. : Il y a une forme d’écosocialisme implicite dans Laudato Si’. Mais l’encyclique emprunte davantage la voie du courant de la décroissance en voyant dans le mythe d’un monde et d’une croissance sans limites le principal moteur de la crise. De fait, le paradigme technocratique, érigé en système, concerne autant l’économie de marché capitaliste que l’État planificateur, comme l’est la Chine communiste, par exemple. Pour remplacer le paradigme technocratique unidimensionnel et prométhéen, une révolution dans les modes de production et de consommation est nécessaire, mais aussi dans le style de vie et les manières de penser le développement. C’est pourquoi il critique un certain environnementalisme qui voit dans la science et la technique la voie royale pour penser et résoudre les problèmes écologiques. Une écologie intégrale comporte une dimension politique, économique, sociale, culturelle, urbaine, etc. Cela s’oppose à une écologie « intégriste », qui prend une partie pour le tout. Il y a dans ce chapitre central de l’encyclique un véritable programme pour un éventuel institut de recherche en écologie intégrale.
 
É. G. : Les propositions d’action de l’encyclique sont en cohérence avec cette option en faveur d’une écologie intégrale. L’éducation et la spiritualité sont privilégiées pour sortir du consumérisme « obsessionnel », comme il l’appelle très justement, et arriver à un changement profond des habitudes dans le style de vie personnel mais, surtout, collectif. Ce nouveau rapport au monde est caractérisé par la simplicité de vie, la « sobriété joyeuse », idée qu’il emprunte à Pierre Rabhi[1]. Il insiste beaucoup sur le respect des cultures et des collectivités locales. Pour lui, c’est la société civile qui doit être l’acteur principal de ce changement radical et non les gouvernements, qui sont prisonniers d’objectifs à courte vue et sous la pression des lobbys financiers. La faiblesse de l’encyclique, c’est, par contre, le manque d’articulation avec l’espace proprement politique.
 
L. R. : Si la critique que François fait des institutions politiques est très forte, peut-être a-t-on très peu à attendre, malheureusement, des institutions actuelles de plus en plus au service de la finance internationale. Les traités de libre-échange sont signés dans le plus grand secret. Les États abdiquent leur souveraineté. Dans ce contexte, le grand défi est de pouvoir imaginer une institution politique internationale qui émanerait des États et qui, en même temps, aurait un pouvoir effectif sur chacun d’eux, ce qui n’est pas le cas de l’ONU actuellement, de telle sorte qu’elle puisse faire contrepoids à l’influence qu’exercent sur les États les grandes institutions financières et les transnationales. C’est là un grand défi. Le dialogue international sur le climat ne peut se poursuivre indéfiniment. On doit passer à des prises de décisions qui impliquent des sanctions pour qui ne les respecte pas et qui mettent fin à l’impunité.
 
C’est vrai qu’il y a très peu de propositions claires à ce sujet dans l’encyclique ; c’est peut-être un signe d’humilité, bienvenu, de la part d’un pape. L’Église n’a pas à dire au politique quoi faire, pour la simple raison qu’elle ne le sait pas. Par contre, François rappelle un vieux concept, issu de l’enseignement social de l’Église, qui pourrait être utile : le principe de subsidiarité. Selon celui-ci, un maximum de décisions et d’orientations doivent se prendre au bas de la pyramide, le sommet n’assumant que celles qui ont un niveau de généralité très grand, tout en s’assurant d’une bonne circulation d’information entre les différents paliers de délibération et de décision.
 
J. D. F. : Les solutions d’ordre politique sont, sans contredit, le point faible de l’encyclique. On reste sur notre faim. Tout ce qui concerne l’éducation proprement civique et l’action politique démocratique et institutionnelle n’est que trop peu abordé. En fait, le pape insiste surtout sur les bases éthiques et spirituelles. Or, prendre conscience qu’on est citoyen de notre quartier, de notre village, de notre État et de la Terre, notre maison commune – ce qu’on pourrait appeler la formation d’une identité post-consumériste – est une condition nécessaire mais, pour moi, insuffisante.
 
La nécessité d’un consensus mondial sur les principaux enjeux (no 164), en particulier la protection des « biens communs globaux », comme les océans (no 175), me paraît juste. Mais quand il parle d’autorité mondiale, on ne sait pas trop ce qu’il entend par-là : un gouvernement mondial ? Mais comment assurer un caractère démocratique à une telle institution quand une véritable démocratie n’est même pas instaurée au sein même des États ? Il y a un grand risque d’autoritarisme.
 
É. G. : Ce qui me paraît important à retenir de l’encyclique, concernant l’agir, c’est qu’on ne s’en sortira pas si chacun ne va pas puiser en profondeur à ses propres sources de motivation. Le savoir ne suffit pas. Il faut aussi l’appui d’une spiritualité qui vienne nous chercher de l’intérieur et nous mobiliser. François ne perd jamais espoir en la capacité humaine de changer le cours tragique des choses, même s’il est extrêmement critique par rapport à ce qui se fait. Laudato Si’ témoigne d’une profonde confiance face à l’humain. On ne le dit pas assez. C’est vrai, la situation est désastreuse, mais l’avenir reste toujours ouvert. Ça fait du bien d’entendre cela, au milieu de la morosité et du cynisme ambiants.
 
Propos recueillis par Jean-Claude Ravet

 


[1] Voir « Revenir à la vie », entrevue avec Pierre Rabhi, Relations, no 780, octobre 2015.
 



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