Relations juillet-août 2016

À qui la terre? - Accaparements, dépossession, résistances

Gabriel Nadeau-Dubois

L’ascension de Donald Trump révèle la faillite morale de l’élite progressiste américaine

L’auteur est chroniqueur politique à Radio-Canada Première, essayiste et ex-porte-parole de la CLASSE

Au moment d’écrire ces lignes, Dana Milbank, l’un des columnists les plus en vue du Washington Post, vient d’annoncer qu’il mangera une page de son journal. C’est qu’en octobre dernier, il publiait un article intitulé « Trump va perdre, ou je mangerai cette chronique ». Sept mois plus tard, le voilà qui demande à ses lecteurs des suggestions de recettes afin de rendre la collation plus digeste : Donald Trump sera en effet le candidat républicain aux élections présidentielles de novembre 2016.
 
Les pitreries de Milbank illustrent bien l’irresponsabilité de la classe politico-médiatique américaine face à la montée de l’autoritarisme aux États-Unis. Depuis l’annonce de la candidature de Trump, journalistes et analystes superstars en ont fait leur sujet de prédilection, commentant chacune de ses éruptions de vulgarité, décortiquant chacune de ses promesses délirantes. Aujourd’hui, les Anderson Cooper et Wolf Blitzer de ce monde réalisent que celui qu’ils considéraient comme une amusante bête de foire pourrait bel et bien devenir président. Ils s’offusquent : comment est-ce possible ? Occupés à analyser moqueusement la candidature de Trump, ils n’ont pas vu que c’est tout le système politico-médiatique américain qui est devenu une vaste blague. L’égocentrique millionnaire, rompu aux mécanismes du show-business, lui, l’a compris. Tel un maître d’échecs, il a toujours maintenu un coup d’avance sur ses adversaires.
 
La mort de l’élite progressiste
On a beaucoup parlé des partisans de Donald Trump (blancs, pauvres, peu éduqués), mais on est passé rapidement sur les conditions idéologiques qui ont permis son ascension. Si ces déshérités se tournent vers le populisme obscène et tapageur de Trump, c’est parce que depuis 30 ans, tous ceux qui auraient dû parler en leur nom et tenir tête aux puissants se sont abandonnés à l’opportunisme et au confort. C’est ce que voulait dire le journaliste Chris Hedges lorsqu’il professait en 2010 « la mort de l’élite progressiste » : les journalistes, autrefois porte-paroles des plus faibles et chiens de garde de la démocratie, ont succombé aux charmes de l’information-spectacle et abandonné leur esprit critique au nom de la sacro-sainte neutralité ; universitaires et intellectuels ont déserté la place publique, se repliant sur leurs campus ou se cantonnant dans un rôle d’expert dépolitisé et méprisant ; les grands syndicats, attaqués de toutes parts, se sont emmurés dans un corporatisme paralysant, abandonnant à leur sort des millions de travailleurs précaires.
 
Pendant ce temps, le Parti démocrate s’est détourné de ses ancrages dans le mouvement ouvrier pour devenir le véhicule politique des entrepreneurs branchés de la Silicon Valley. Il a, au moins depuis l’ère Bill Clinton, embrassé un néolibéralisme tout aussi guerrier et impérialiste que celui des Républicains, en le bigarrant de revendications identitaires afin de s’assurer de l’appui inconditionnel des élites afro-américaines. Obama aura été l’icône par excellence de ce progressisme qui n’inquiète personne, surtout pas les grands lobbys (pharmaceutique, militaire, financier) qui contrôlent l’ordre du jour politique américain. Bref, chacun à sa manière, une grande partie de ceux qui ont déjà été les défenseurs du bien commun et de la justice sociale ont mordu à l’appât du gain. Démissionnant de leur fonction morale, ils ont créé un vide politique que l’autoritarisme d’extrême-droite s’est empressé de remplir. C’est sur les ruines de cette élite complaisante que Donald Trump s’est construit une carrière politique.
 
Ça ne pouvait durer qu’un temps
Aujourd’hui, médias et acteurs politiques, de gauche comme de droite, démocrates comme républicains, voient leur monde s’effondrer. Ils comprennent peu à peu qu’en alimentant pendant des années la délirante spirale de la politique-spectacle, qu’en acceptant que l’élection présidentielle devienne un vaste cirque économico-médiatique, ils ont pavé la voie à un homme comme Donald Trump. On l’a souvent dit : neuf fois sur dix dans l’histoire américaine, c’est le candidat ayant récolté le plus de financement qui l’emporte et, généralement, c’est aussi celui-là qui reçoit le plus de couverture médiatique. Mais cette alliance implicite des grands donateurs, des grands médias et de l’establishment politique américains ne pouvait durer qu’un temps. L’explosion des inégalités sociales et l’endémique corruption des mœurs politiques ont généré une grogne dont le Tea Party n’a été que le balbutiement et dont Trump est l’aboutissement.
 
Cette fois, l’emportement collectif de la classe moyenne blanche pourrait amener un dangereux virage autoritaire à la Maison-Blanche. Il ne faudrait pas faire la même erreur deux fois en minimisant les chances de l’emporter de Donald Trump. En novembre, il fera face à une adversaire non seulement impopulaire dans son propre camp, mais aussi détestée par une partie importante du reste de la population. C’est dans une arène politique et sociale dévastée que s’affronteront les deux champions. Quel que soit le résultat, une chose est sûre : les cotes d’écoute seront au rendez-vous. The show must go on.

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