Relations décembre 2006

Les veines ouvertes de l'Afrique

Jan Koenot, s.j.

L’art : dialogue entre foi et culture

L’auteur, jésuite, est Provincial de la Belgique flamande

Le dialogue entre foi et culture, à l’instar de l’engagement pour la justice et le dialogue interreligieux, est au cœur de la mission des jésuites dans le monde. Si ce dialogue est souvent interprété, à juste titre, comme une invitation à s’ouvrir à la richesse des cultures non occidentales et des traditions non chrétiennes, elle est aussi, à mon sens, une invitation à entrer en dialogue avec notre propre culture occidentale en profonde mutation. La « mort de Dieu » a succédé aux Lumières, sous l’influence des critiques philosophiques et scientifiques et l’expérience bouleversante des camps de concentration. Ces événements ont été à l’origine d’ondes de choc qui nous secouent toujours. Comment vivre aujourd’hui sa foi et en témoigner si l’on évite la confrontation avec la culture dans laquelle nous baignons? L’art contemporain témoigne de façon saisissante des conflits et de l’état d’ébranlement qui caractérisent aujourd’hui notre monde, mais aussi de la liberté retrouvée et d’une incontestable quête spirituelle. L’histoire de l’art moderne et contemporain peut se lire comme un journal spirituel soustrait au premier regard. Cette présence et le rayonnement de cette dimension spirituelle chez la plupart des grands artistes de notre époque rendent le domaine de l’art passionnant pour les jésuites. C’est pourquoi son exploration est une voie privilégiée dans le dialogue entre foi et culture.

L’héritage d’Ignace de Loyola offre également des balises utiles en vue de ce dialogue. J’en évoquerais trois. Lorsque, dans les Exercices spirituels, Ignace donne des indications en vue de la composition du lieu à contempler, il laisse toute liberté à l’imagination du méditant. Au cours des siècles, les représentations de la vie de Jésus ont été si étroitement codifiées que l’on devait en arriver à s’en débarrasser complètement. « Trop montré, trop peint, Dieu meurt », ainsi l’écrivait l’historien de l’art, dominicain français, François Boespflug. La liberté qu’Ignace accorde à notre imagination convient à la manière spontanée et non dogmatique avec laquelle les artistes contemporains tentent d’évoquer les capacités spirituelles des hommes et des femmes, et les profondeurs du réel.

Ce qui compte surtout pour Ignace, c’est l’image intérieure. Les représentations extérieures peuvent tout au plus être un moyen, telle l’échelle de Wittgenstein dont on doit se débarrasser dès que l’on est monté assez haut. Il y a évidemment un rapport entre l’image visible et l’image intérieure, ainsi que l’exprime d’ailleurs un passage du récit de sa conversion (Récit du Pèlerin). Bill Viola, un maître de l’art vidéo – une des formes caractéristiques de l’art contemporain – a souligné dans plusieurs entrevues qu’il a accordées que ce qui importe finalement pour lui, ce ne sont pas tellement les images extérieures (artistiques ou autres) que nous percevons mais qui restent en  dehors de nous, ce sont les images intérieures. Les œuvres d’art ne sont pas dépourvues pour autant de signification, car de la qualité de celles-ci, formant et nourrissant notre regard, dépend l’authenticité des images intérieures.

Dans Contemplation pour parvenir à l’amour, Ignace invite à regarder – d’un regard intérieur – la manière dont Dieu est à l’œuvre, dans toutes les créatures et en nous-mêmes, à la manière d’une présence vivifiante et bienveillante. Il nous suggère que le dynamisme créateur et aimant – la justice, la bonté, la compassion, etc. – dont Dieu est la source, pénètre la création tout entière, jusqu’aux particules les plus ténues de la matière et ne cesse d’agir en elle. Or, d’ordinaire, l’iconographie chrétienne classique attire le regard sur les « mystères » de la vie de Jésus et sur les particularités de la vie des saints. On reste dans la sphère du religieux explicite. Le regard est sollicité rapidement vers le haut! À l’inverse, dans l’art contemporain, le regard est maintenu dans l’ici-bas : la passion, non du Fils de Dieu, mais des êtres humains, leur aspiration à vivre, leur vie amoureuse, les objets familiers, les événements historiques, les ruses de la nature. Tout élément susceptible de faire surgir un autre monde possible, le caractère absolu de l’apparition de l’humain dans l’espace, le don précieux de l’insaisissable lumière qui donne à voir, le prodigieux dynamisme de la vie au-delà de toute souffrance, la plénitude rassasiante du réel le plus humble. C’est là ce qu’Ignace invite à contempler : « Tous les biens et tous les dons descendant d’en haut comme du soleil les rayons et de la source les eaux » qui éveillent à la vie le réel. L’art contemporain contribue à rendre visible la densité, la profondeur du réel, et à apprendre à le voir.

Les veines ouvertes de l'Afrique

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