Relations Automne 2021 / Culture
L’art d’écrire la vie

DE CE MONDE. CHRONIQUES ET PROSES
Louise Warren
Montréal, Le Noroît, 2020, 142 p.
Ce livre de Louise Warren est né de la chronique qu’elle a tenue il y a maintenant dix ans à Relations. Aux huit textes qui composaient sa contribution en nos pages s’en ajoutent 14 autres écrits de 2004 à 2020, parus dans d’autres revues, extraits de conférences ou encore inédits. Tous se relient à des écrivains, des peintres, de la musique, des lieux, des objets ou des œuvres, comme elle sait si bien le faire. Elle est maître, en effet, de cet art de vivre qui consiste à goûter, toucher, sentir, respirer à fond la vie dans ses multiples apparitions, textures, sensations et mouvements en nous faisant partager sa joie, son bonheur. Louise Warren est poète avant tout. Elle habite le monde en poète. Son écriture, voix des profondeurs, est l’écho de ses voyages dans la matière, le trésor ramené par ses filets du fond obscur du visible.
L’art de vivre qu’elle transmet aide à vivre si tant est que l’amour du monde en est le chemin et la joie, l’expression privilégiée. Elle n’est pas de ces poètes qui alarment. Elle chuchote à l’oreille, elle dessine pour nous le silence et la solitude, la lenteur et la musique des choses, tout en délicatesse. C’est que le monde pour elle est un grand atelier où l’écriture, la nature, le souvenir sont des modèles où elle saisit la trace de l’ailleurs. Ce dont elle témoigne à la perfection, c’est de notre appartenance au monde, à la fois éblouissante et remplie d’étrangeté. Ses textes sont autant d’appels à entrer dans les sensations, à se glisser, par leurs failles, dans la profondeur, l’obscurité des choses, et patiemment en extraire le peu qu’il faut pour « édifier une grammaire pour vivre » (p. 81). Est-ce là, se dit-elle, le métier du poète ? Le sien, assurément. Les mots ont leurs poids de vie.
Tout pour Louise Warren est porte par où pénétrer l’énigme du monde, et en ramener des fragments de sens comme une bouffée d’air frais, une nourriture exquise, mais aussi « une protection contre l’agression du monde » (p. 31), « un été invincible » en soi, dit-elle, citant Camus, « au milieu de l’hiver » (p. 77). Vivre, pour elle, c’est créer, c’est sentir le monde nous traverser, en retenir assez pour fabriquer avec l’écriture l’habitation précaire où se loger. Et c’est dans son chez-soi fait d’air, d’eau, d’arbres, de souvenirs, de mots, de lumière, de couleurs, de visages et de voix, qu’elle nous convoque à partager sa quête.
Elle est collectionneuse, dit-elle quelque part, évoquant le texte de Walter Benjamin sur ce thème. C’est là un acte de création qui détourne le sens commun, utilitaire, des choses, qui les subvertit pour porter sur elles un regard nouveau, alerte, attentif à ce qu’elles ont d’inouï, apparenté au rêve. Elle y prélève une force de vie, qui apaise et libère.
Habiter le présent, pour Warren, c’est « convoquer l’attente » (p. 73), celle d’une rencontre désirée, l’arrêt dans l’errance. Le poème en est la trace qui rend palpable ce qui fuit, une paix fragile dans l’incertitude première, « la fulgurance de l’apparition » (p. 123). Nous sommes attendus, dit-elle dans le texte de clôture, pour bien marquer le sens de l’existence comme du temps. Être, c’est être lié.



