Relations décembre 2008
L’anti-torture
L’amour ne cherche pas ses semblables, il va au devant de ses différents. On ne s’aime pas parce qu’on se ressemble – facile, rassurant et narcissique – on s’aime parce que tout est différent de soi, à découvrir, pour être autre que ce que l’on est, que ce que l’on s’imagine être ou vouloir être. Là est la flèche principielle de la vie : celle qui va, qui ne peut stagner ni se suffire du bois dont elle provient; et encore, même l’arbre s’élève.
L’amour ne tremble pas devant les différends, il sent même qu’il en est surgi et qu’il en émergera tout autre que lui-même : c’est fatigant de se sentir fini, c’est stimulant de pouvoir s’accomplir hors de toute préconception coussinée. L’amour est la seule révolution inépuisable, irrécupérable parce qu’elle est ré-évolution. Il n’accepte aucune soumission car l’amour n’a pas d’ego. Et la vie ne reconnaît que cet art, le seul, avec tous.
Seul, on ne peut être ni le sel ni le sucre de quiconque et encore moins être transformé par son épice ou sa douceur. La première torture est l’isolement et on ne la résout pas en le projetant sur les autres, on l’aggrave. Riche humanité de seulement pressentir cela.
Et redire qu’il n’y aurait aucun amour sans différence. En deçà et au-delà de toute religion « institutionnalisante », ma première liberté est d’abord d’aimer – ma première évasion de la geôle que l’on nomme haine, ou dépit, ou rancœur, ou humiliation. La contrainte est le contraire de l’étreinte.
Si j’embrasse, je suis embrasé : c’est la plus douce torture que je connaisse – celle de revenir à l’élément de l’étoile dont je viens.
Banff, le 7 juillet 2008


