Relations mai-juin 2016

Virginia Pésémapéo Bordeleau

L’animal et l’inspiration

L’auteure est écrivaine et artiste visuelle
 
L’animal, totem ou guide terrestre dans la cosmogonie amérindienne, est la colonne autour de laquelle mes élans créateurs s’arriment pour me lancer dans le vide comme l’exige la démarche artistique. L’animal, non pas l’être vivant mais l’esprit qui nous habite en tant qu’humain, membre du règne animal, fait référence à notre cerveau reptilien. Cet esprit est présent dans la chair de la femme qui enfante, dans les désirs charnels qui exigent satisfaction, dans les besoins naturels du corps ; tout nous ramène à l’incarnation.
 
Pour les rêveurs des Premières Nations, l’esprit protecteur, totem, guide ou symbole, présente à la conscience les préoccupations cachées et même, parfois, les événements à venir. Il fait partie de la densité des songes qui hantent mes nuits depuis mon enfance. Symbole des origines, les totems prolifèrent ainsi autant sur mes toiles que dans mes romans. Dans Ourse Bleue, mon premier ouvrage, les guides prennent la forme animale en tant que messagers auprès du personnage central, une femme dont les racines dansent entre les cultures québécoise et amérindienne. Elle est à la recherche des ossements d’un grand oncle disparu dans la toundra, qui seront finalement retrouvés grâce au chien qui l’accompagne et à une corneille habitée de l’esprit d’un chaman qui la surprend aux moments les plus intenses de son périple.
 
Cela nous renvoie à l’autre thème récurrent de mon cheminement artistique : le rapport au territoire et, plus largement, à l’espace, autant intérieur qu’extérieur. Dans L’amant du lac, je raconte l’histoire d’un peuple autochtone à partir de l’érotisme du corps, de l’intimité secrète, seuls territoires sur lesquels nous gardons une liberté d’agir. Les personnages féminins trouvent une prise sur le monde qui les entoure à partir de leur corps. Je reprends l’histoire écrite par d’autres, dont le regard et la perception de l’espace sont très différents des nôtres, voire opposés. Par exemple, l’Amérindien marche sur son territoire afin d’en connaître les richesses ou les dimensions dans un rapport très physique et dynamique à l’espace. L’Allochtone ira plus facilement par hélicoptère, prendra des photos pour en tirer des cartes, des plans, attitude décrivant un lien distant qui est le résultat d’une approche cérébrale au territoire.
 
Devant la toile blanche, l’application des couleurs devient un jeu en suspension dans l’espace de l’aigle, comme un équilibriste au-dessus du vide, le pinceau étant le fil sur lequel je marche. Au début, mon art était une véritable confrontation entre ce besoin de créer et le désir de faire un travail plus lucratif. Je souffrais littéralement, moralement bien entendu, de ce que je sentais comme une fatalité : créer. Exigeant. Avec l’acceptation de mon talent, due au succès immédiat, ce mal de créer n’est pas disparu tout de suite mais seulement avec la maturité où, enfin, peindre est devenu un acte joyeux. Quant à la littérature, elle demeure pour moi une douleur de dire ce qui m’obsède et me demande un temps de réflexion à l’écart du monde. L’écriture mène le jeu des mots, plus encore que la peinture, le jeu des couleurs. Le plan est pour la forme, car viendra le moment où les personnages prendront eux-mêmes la plume, pour en faire à leur tête. Je deviens l’esclave de mes créations, n’étant que la porteuse des mains qui les animeront. Bien que cela soit une torture, le résultat me libère à l’instant où s’allume la joie dans le regard d’un ami. Car la création est aussi un geste de guérison, pour soi et pour les autres.
 
Entre la technologie du monde virtuel et la mémoire de la terre, la mémoire des cultures orales qui persiste, je parle de fragilité et de ténacité, je parle du sacré des rituels qui traversent le monde d’aujourd’hui malgré les écosystèmes menacés, je piste le souvenir de mes racines et leur origine intimement liée à la terre. Il s’agit d’un voyage et d’une exploration qui impliquent l’être tout entier et qui couvrent tous les secteurs de l’existence dont l’œuvre devient la référence, le lieu de recherche, d’expérimentation et de témoignage.

 

La puissance de la création



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