Relations Hiver 2022-2023 / Débat

La théorie de l’« aliénation parentale » est un danger pour les femmes et les enfants victimes de violence conjugale

Le concept d’aliénation parentale obtient une reconnaissance croissante depuis quelques années, tant dans les milieux d’intervention que dans le domaine juridique. Cette notion désigne généralement une situation dans laquelle un enfant rejette un de ses parents en raison de l’influence négative de l’autre, le plus souvent en cas de séparation. Or, les données actuelles demeurent ambivalentes quant à la nature et à l’ampleur du problème. Si, pour certaines personnes, le concept peut servir à protéger les enfants pris au cœur de dynamiques familiales conflictuelles, pour d’autres, il constitue une pente glissante, voire un danger, risquant de délégitimer ou même de nier l’existence d’une situation de violence conjugale devant les tribunaux. Nos auteures invitées débattent du bien-fondé et des dérives de ce concept en vogue dans les domaines juridique et psychosocial.

L’autrice est professeure titulaire à l’École de psychologie de l’Université Laval

« L’aliénation parentale est-elle une forme de maltraitance psychologique envers l’enfant ? » Cette question m’a été posée à la suite d’une conférence que je venais de donner sur le thème de la maltraitance psychologique. Comme j’entendais cette expression pour la première fois, je suis allée explorer le sujet[1]. J’ai découvert un champ de recherche difficile à maîtriser et même à assumer. Avec le recul, je vois trois raisons à cela.

Premièrement, le concept d’aliénation parentale est né d’un amalgame d’observations cliniques et de pseudoscience. Cela nuit à sa crédibilité, même si des connaissances scientifiques plus solides commencent à émerger. Deuxièmement, l’aliénation parentale est au confluent de plusieurs problématiques conjugales et familiales comme le conflit de séparation, l’adaptation des enfants à la séparation, les capacités parentales, les violences conjugales, la maltraitance infantile et les problèmes de santé mentale des parents. Cela complexifie considérablement le portrait clinique des familles concernées. Enfin, le développement des connaissances dans ce domaine se réalise dans un contexte de confrontation entre diverses idéologies axées sur les droits et le bien-être tantôt des femmes, tantôt des hommes, tantôt des enfants. 

L’existence de situations familiales hautement conflictuelles s’apparentant au concept d’aliénation parentale ne fait aucun doute. Dans ces situations, des enfants en viennent à rejeter un parent autrefois aimé en raison de l’influence de l’autre parent. La littérature clinique rapporte plusieurs cas d’enfants « aliénés » qui dévoilent leur histoire, une fois adultes. Ces cas comptent souvent parmi les plus difficiles rencontrés par les intervenantes et intervenants psychosociaux, car ils accaparent énormément de temps et de ressources et les confrontent à un sentiment d’impuissance. A-t-on pour autant besoin du concept d’aliénation parentale pour faire face à ces situations ? 


UN PROBLÈME RARE MAIS SÉRIEUX

Des données tirées de l’Enquête longitudinale auprès des parents séparés et recomposés du Québec[2] révèlent que 69,7 % des parents aux prises avec des conflits importants – judiciarisation, difficultés coparentales et enjeux de sécurité pour l’enfant ou un parent – rapportent tout de même de bonnes relations entre l’enfant et ses deux parents. Cela suggère que les situations familiales s’apparentant au concept d’aliénation parentale sont des cas rares où les relations entre les membres de la famille sont fortement endommagées et où certains parents ou enfants réagissent de manière extrême, voire pathologique. Certains militent d’ailleurs pour l’inclusion du « trouble d’aliénation parentale » dans les manuels diagnostiques psychiatriques. Cette proposition a soulevé les passions au cours des dernières années. Aux États-Unis, on rapporte même des cas d’attaques personnelles et de diffamation en lien avec ce débat. 

Nous nous rangeons résolument du côté des détracteurs de cette proposition, en raison du faible corpus de données probantes permettant de soutenir un tel diagnostic et de recommander des traitements efficaces. L’aliénation parentale est un champ de recherche en émergence et le restera encore longtemps, car il s’agit d’une problématique très difficile à étudier. La rareté des cas, la difficulté d’obtenir le consentement et le point de vue des deux parents et de l’enfant, de même que les enjeux éthiques soulevés par la recherche auprès de personnes mineures vulnérables sont autant d’obstacles qui freinent l’étude rigoureuse du phénomène. Aussi, bien que certains questionnaires standardisés permettent de mesurer les comportements parentaux dits « aliénants » (par exemple, parler en mal de l’autre parent devant l’enfant, entraver les contacts entre l’enfant et son autre parent) et les comportements des enfants dits « aliénés » (par exemple, rejeter un parent, s’aligner sur le discours du parent préféré), la présence de tels comportements ne permet pas en soi de conclure à la présence d’aliénation parentale. En situation de séparation, il arrive fréquemment qu’un parent (voire les deux) adopte de tels comportements. Les conflits de loyauté qui en découlent n’amèneront pas nécessairement l’enfant à rejeter un parent. Plusieurs raisons peuvent expliquer qu’un enfant se distancie d’un parent — il peut réagir aux faibles capacités parentales ou au faible engagement antérieur d’un parent, ou à un contexte de violence conjugale ou de maltraitance. Enfin, diagnostiquer un « trouble d’aliénation parentale » chez un enfant équivaudrait à lui faire porter tout le poids d’une dynamique familiale hautement dysfonctionnelle dont il est avant tout la victime. 


ÉVITER LES DÉRIVES

Lorsqu’une famille présente des signes qui s’apparentent à l’aliénation parentale, nous recommandons de procéder à une évaluation systémique et précoce de la situation. Une telle évaluation devrait tenir compte du niveau de vulnérabilité de l’enfant, de la présence de comportements parentaux dits « aliénants » et de la qualité des pratiques parentales de chaque parent, tout en portant une attention particulière à la présence de violence conjugale et de maltraitance envers l’enfant dans l’histoire familiale. Toute proposition d’intervention ou toute ordonnance du tribunal devrait se baser sur une telle évaluation et procéder au cas par cas, car il n’existe pas de solution unique en matière d’intervention pour ces familles. L’idée populaire voulant qu’il faille enlever la garde au parent préféré et confier l’enfant au parent rejeté ne bénéficie pas d’appuis empiriques solides et pourrait entrainer des effets néfastes pour tous les membres de la famille.

Alors, peut-on se passer du concept d’aliénation parentale ? Nous croyons que oui ; or, il est sans doute trop tard pour cela, car l’expression est désormais ancrée dans la pratique psychosociale et juridique. Dans un tel contexte, il vaut donc mieux former adéquatement les intervenantes et les intervenants susceptibles de travailler auprès des familles en cause, afin d’éviter de multiplier les dérives malheureuses pouvant être associées à ce concept.

* Avec la collaboration de Élisabeth Godbout et Amandine Baude

[1] M.-H. Gagné, S. Drapeau et R. Hénault, « L’aliénation parentale : un bilan des connaissances et des controverses », Psychologie canadienne, vol. 46, no 2, p. 73-87.
[2] E. Godbout et coll. (sous presse), « Les conflits sévères de séparation : comment les définir et examiner leur répartition chez les parents québécois récemment séparés ? », dans M.-C. Saint-Jacques, C. Robitaille, E. Godbout, A. Baude, et S. Lévesque (dir.), La séparation parentale et la recomposition familiale dans la société québécoise : les premiers moments, Québec, P.U.L.

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