Relations Mars 2013

Le racisme à  découvert

João Batista Libanio, s.j.

L’actualité de la théologie de la libération

L’auteur, jésuite brésilien, est théologien
                      

Quels sont les nouveaux défis de la théologie dans une perspective libératrice? Voilà ce à quoi tentait de répondre le Congrès continental de théologie latino-américaine qui s’est tenu à São Leopoldo au Brésil, en octobre dernier. Au total, 733 personnes y ont participé, provenant de 33 pays différents. Le plus gros contingent est évidemment venu du Brésil (409 participants), suivi de celui du Cône Sud (144). Il faut aussi signaler la présence de théologiens et de théologiennes d’Amérique du Nord, d’Europe, d’Asie et d’Afrique.

La mémoire du concile Vatican II, dont on célébrait le 50e anniversaire en 2012, a été à l’honneur. La théologie de la libération, en effet, s’inscrit en continuité avec l’immense vague de liberté, de créativité et de charisme dont le concile a été le théâtre, rompant avec la rigidité institutionnelle qui dominait à la fin du pontificat de Pie XII, en 1958. On a bien fait ressortir tout au long du congrès, les divers aspects de Vatican II qui ont contribué à l’émergence de la théologie de la libération : la place centrale de la Bible, la compréhension de l’Église comme peuple de Dieu, le primat du mystère sur le juridique, l’esprit de collégialité, l’œcuménisme comme ouverture au dialogue interreligieux, la liberté religieuse et, finalement, le dialogue de l’Église avec le monde moderne.

L’influence de l’Assemblée des évêques latino-américains de Medellin, en 1968, a été aussi déterminante. C’est là que s’est affirmée l’option pour les pauvres, pour une Église humble et proche du peuple, pour une lecture populaire de la Bible et pour les communautés ecclésiales de base (CEB), qui commençaient à surgir, à cette époque, un peu partout en Amérique latine.

Le congrès a aussi rendu un hommage particulier à Gustavo Gutiérrez, en soulignant le 40e anniversaire de la publication de Théologie de la libération. Perspectives. Dans une conférence qu’il a donnée depuis les États-Unis, grâce à Internet, le théologien péruvien a rappelé l’importance de l’engagement aux côtés des pauvres.
           
À cet égard, un point non négociable de la théologie de la libération a été réitéré, qui en constitue l’héritage central. Le théologien salvadorien Jon Sobrino l’a formulé de manière cinglante en citant Dom Pedro Casaldáliga : « Tout est relatif, sauf Dieu et la faim », et l’interprétant ainsi : « Il y a un absolu, qui est Dieu et un co-absolu, le pauvre. » Cela implique de maintenir la liberté d’interprétation dans la lecture populaire de la Bible et dans la compréhension de l’enseignement pastoral, moral et doctrinal de l’Église, selon le point de vue de l’engagement en faveur de la libération des pauvres. Cette option pour les pauvres, scellée avec le sang des témoins de l’Évangile, doit demeurer au cœur des préoccupations de l’Église. Elle embrasse non seulement les opprimés et les marginalisés qu’engendrent le capitalisme et la globalisation néolibérale, mais aussi les pauvres des sociétés de l’information, les migrants, les sans-papiers, les femmes, les Noirs, les Autochtones… Se joint aussi à eux « le cri de la Terre », pour reprendre une expression de Leonardo Boff[1]. Un vaste champ de réflexion et de pratiques sociales s’ouvre dès lors en lien avec l’économie solidaire, les mouvements sociaux et populaires, soutenu par une profonde spiritualité de la libération qui fait l’expérience de Dieu dans le pauvre.

La théologie latino-américaine se présente comme une théologie publique pour notre temps. Les avancées scientifiques et technologiques la mettent au défi de réfléchir aux graves problèmes éthiques qu’elles soulèvent, dans une perspective de libération des pauvres. Elle doit aussi penser la foi à partir d’un nouveau paradigme qui rompt avec une vision dogmatique, autoritaire, cléricale, centrée sur le pouvoir, et aller dans le sens d’un point de vue postconfessionnel, postcolonial, libérateur, féministe, écologique, attentif aux identités collectives et animé par l’Évangile et le témoignage du Jésus historique.      

Concernant les structures de l’Église, le congrès a défendu le modèle des CEB, à savoir une Église organisée en réseau de communautés participatives et laïques qui se réunissent autour de la lecture et de l’interprétation de la Parole de Dieu, en vue de sa mise en pratique. Ce modèle ecclésial revitalise l’Église et encourage les ministères laïques. Mais il se heurte actuellement à l’apparition de nouveaux mouvements ecclésiaux très cléricaux. L’avenir de ce réseau sera assuré quand, au-delà de la bonne volonté d’un évêque ou d’un prêtre, il fera l’objet d’une reconnaissance juridique minimale.

La prolifération des Églises pentecôtistes, le réveil des religions indigènes et africaines, l’arrivée d’autres religions non chrétiennes et la popularité de formes religieuses autonomes interpellent la théologie afin qu’elle entame un dialogue interreligieux et une critique du phénomène religieux. Cela implique de repenser le langage théologique, de le purifier de ses scories dogmatiques, dans une perspective libératrice et populaire.

Ce que ce congrès nous lègue de plus important est l’énorme intérêt que soulèvent, notamment chez les jeunes générations, ces différents aspects de la théologie et le courage de faire face aux nouveaux défis.

 


[1] L. Boff, Dignitas Terræ. Ecologia: grito da terra, grito dos pobres, São Paulo, Ática, 1999.

Le racisme à  découvert



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