Relations mai-juin 2016

La puissance de la création

Anne Fortin

L’acte créateur de Dieu comme relation d’amour

L’auteure est théologienne

L’élan créateur qui nous relie les uns aux autres fait de l’accueil de l’autre, de « l’étranger », une condition de la justice sociale
 

L’humain est un être créateur. Le monde est, pour toutes et pour tous, un espace à remodeler, à renouveler, à parfaire et à rendre plus juste, car les êtres humains créent aussi un monde qui oppresse et réprime les autres humains. Même ceux et celles qui peinent pour leur survie et luttent pour leur libération font preuve constamment de créativité et de dépassement de soi. Et même sur les décombres et dans les camps de réfugiés, les enfants continuent – parfois – de jouer.
 
À l’élan créateur de l’humain répond la créativité de la nature et vice-versa. Cet élan est sans doute ce que chacun porte en soi de plus évanescent et de plus puissant. Pour évoquer cette source de créativité entre l’humain et le monde, la tradition chrétienne parle de la figure du Dieu créateur. En tant que principe tiers, même implicite, il pourrait inspirer tout humain. Ce principe, cette source, ce souffle partagé par chacun, qu’il soit croyant ou non, nous pourrions aujourd’hui l’appeler « amour ». Comme c’est le cas dans le corpus johannique (Évangile et lettres de Jean) du Nouveau Testament. Dire « Dieu est Amour » et le penser comme tiers, c’est sans doute Augustin qui l’a fait le mieux en le situant dans l’élan créateur qui nous lie les uns les autres : « Lorsque tu vois l’amour, dit-il, tu vois la Trinité : il y a celui qui aime, celui qui est aimé et l’Amour qui circule entre les deux. » Dieu créateur crée d’abord la relation. Il est mouvement, souffle, don qui n’a pas de frontière. Il traverse tout. On ne le possède pas. Il se tient au cœur de nos actes créateurs, dans « une brise légère » (I Rois 19, 12). Comme une transcendance qui vise à faire agir et à créer un monde meilleur avec ses frères et ses sœurs. Qui ne cherche pas l’amour et ne remue pas ciel et terre jusqu’à ce qu’il irrigue sa vie ? C’est le moteur de toute action de créer et d’aimer. Et cette action nous tire hors de nous vers les êtres que nous aimons.
 
Toutefois, une fois que l’on s’engage sur ce chemin de création pour l’amour de l’autre, les frontières et les limites se brouillent. Qui est l’autre pour qui je suis prêt à créer un monde meilleur, plus juste ? Ma famille, mon quartier, ma ville, ma société, le monde ? Où commence et où se termine ma vision de l’autre ? Qui reconnaissons-nous comme notre prochain ? De qui nous faisons-nous le prochain ?
 
Les tiers
Ceux et celles qui viennent d’ailleurs (pas seulement l’étranger, mais aussi le pauvre, le « poqué », etc.) ne sont pas d’emblée reconnus comme un « prochain ». Bien souvent, la méfiance, l’antagonisme et la peur les excluent du monde à créer ensemble. C’est comme s’il y avait un « nous », d’un côté, et un « eux », de l’autre. Avant d’être des frères et des sœurs en humanité, ce sont des étrangers qui dérangent. Comme si la création du lien social ne passait pas aussi par ces personnes – mises à part, exclues, même si, parfois, nous vivons côte à côte.
 
Cela est loin d’être un travers exclusif à notre époque. Dans les récits du Nouveau Testament, les tiers exclus[1] sont utilisés pour piéger Jésus. Ils ne sont pas des sujets, mais des instruments, exclus du lien social, pour les pharisiens : femmes, malades, étrangers… Jésus les réinsère « au milieu » : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » (Marc 10, 52). En leur donnant la parole, Jésus crée une dynamique sociale complètement nouvelle. Donner la parole à « l’autre », l’écouter, agir en fonction de sa position différente, se laisser décentrer du pôle de décision pour recomposer le cadre social : voilà autant d’actes qui recréent toujours le monde à nouveau. Les exclus, s’ils sont écoutés, font circuler la parole autrement, redistribuent les rôles, ouvrent les horizons. Les personnes qui créent ainsi les conditions pour une société plus juste interrompent toujours un ordre du monde fondé sur la loi du plus fort. Il y a peut-être là une attitude à saisir, quel que soit notre rapport au christianisme. On peut dire que Jésus a fondé une nouvelle religion – encore en devenir – en ce qu’il a créé une nouvelle façon de se re-lier[2] les uns aux autres.
 
Vivre ensemble
Nos débats sur l’accueil des réfugiés sont traversés par ces mêmes questions. L’enjeu est celui d’une société à créer pour que tous puissent vivre ensemble. Comment aménager nos sociétés, comment intégrer la différence, comment imaginer un monde où tous et toutes peuvent habiter ensemble de façon équilibrée ? L’avenir de la planète passe par davantage de créativité, d’inventivité, d’innovation. Ce qui est devant nous sera différent de tout ce que nous avons connu. Cela peut engendrer la peur. Mais cela peut aussi ouvrir à de nouvelles fécondités[3]. Ou les deux à la fois. C’est pourquoi le monde devant nous appelle à davantage de solidarité et d’écoute. Isolé, on s’enferme dans la peur. Isolé, la fécondité n’est que soliloque.
 
Les peurs sont pourtant bien concrètes : comment persister dans la visée du bien de l’autre sans craindre pour autant une menace pour notre propre bien ? Comment créer un monde plus juste en nous décentrant au point de faire du bien commun le pivot de nos actions ?
La création sera alors à la fois un acte d’amour et de responsabilité qui nous tire hors de nos automatismes – répéter ce que l’on connaît, refaire ce qui a toujours été, reproduire un modèle gagnant – rassurants mais aveugles devant les nouvelles urgences du monde. Nos urgences, nos priorités, nos objectifs se font interrompre par la vie qui nous déplace, nous dérange et modifie l’ordre de nos prévisions.
 
Créer un monde plus juste passe nécessairement par une tension féconde entre notre élan créateur et l’attention à l’autre. Mais c’est précisément l’interruption de mon élan créateur par l’urgence venant de l’autre qui en devient le meilleur garant. L’appel de l’autre donne une nouvelle dimension à l’élan créateur – qui deviendra vraiment créateur en honorant l’irruption du souffle de l’autre.
 
Tous ces aspects qui se vivent au quotidien sont au cœur de l’héritage chrétien : la responsabilité à l’égard des plus démunis, l’amour inconditionnel de l’étranger, la liberté comme fer de lance de la vie au cœur même des situations d’oppression, le don de sa vie pour tous. Rien de tout cela ne devrait être étranger à ceux et celles qui s’en revendiquent aujourd’hui…
 
Solidarité et différence
Le souffle de l’Autre, de l’altérité, au cœur de nos élans créateurs ne peut être contrôlé ; il ne peut qu’être reçu. C’est à ce titre qu’il nous transcende. Que faisons-nous de cette transcendance ? C’est notre agir qui parle alors du Dieu qui est le nôtre au-delà ou en-deçà de nos discours. Sommes-nous assis sur un savoir concernant Dieu ou sommes-nous poussés par et vers ce qui nous dépasse – le don de sa vie pour ses frères et ses sœurs ?
 
Créer un monde plus juste passe par un chemin partagé entre des personnes de tous horizons. Cherchant le socle de nos « raisons communes[4] », le sociologue Fernand Dumont propose de renouer avec une forme de « transcendance », immanente à toute collectivité, qui mobilise « une obsession pour la justice[5] ». Le philosophe Jürgen Habermas, lui, en appelle à une « transcendance de l’intérieur » au sein des pratiques sociales. Une telle transcendance serait un chemin pour créer des liens différents dans la société, de l’intérieur des pratiques qui demandent de nouvelles avenues de résolution. Pour « s’entendre », par exemple, avec des réfugiés qui n’ont pas laissé leur « Dieu » chez eux, nos yeux sécularisés ne pourraient-ils pas voir les conditions de la transcendance de l’intérieur des pratiques de l’autre ? Si « Dieu » ne parle plus à nos oreilles, n’y aurait-il pas un chemin où se rencontrer dans l’espace de la transcendance qui fait agir et créer de l’intérieur ? Ce chemin ne pourrait-il pas nous rendre solidaires les uns des autres tout en vivant sans heurts les inévitables différences ?
 
Encore une fois, cela engage à écouter l’autre. Le chemin pour créer un monde nouveau, juste et solidaire ne peut en faire l’économie. Écouter l’autre sera alors « entendre » sa liberté créative.
 
Le Dieu créateur s’insuffle dans nos transcendances intérieures, au cœur du monde. Parions qu’ultimement, Dieu se soucie peu aujourd’hui du nom qu’on lui donne. Parions qu’il attend que sa créativité habite notre humanité en relation. « Créons l’humain à notre image et à notre ressemblance », en relation, homme et femme, pour créer le monde (Genèse 1, 26-27).

 


[1] Jacques Grand’Maison, Les tiers, vol.1-3 : « Analyse de situation » ; « Le manichéisme et son dépassement » ; « Pratiques sociales », Montréal, Fides, 1986.
[2] Une des étymologies du terme religion est « relier » (religare).
[3] Voir Elena Lasida, « Les nuits sont enceintes », Relations, no 780, octobre 2015.
[4] F. Dumont, Raisons communes, Montréal, Boréal, 1995.
[5] Id., p. 227.

La puissance de la création



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