Relations août 2012

Virginia Pésémapéo Bordeleau

La voix des ancêtres

L’auteure est peintre et écrivaine

La mémoire et la culture des peuples nomades se sont transmises au fil du temps par la parole, à travers l’art de raconter inlassablement qui nous sommes.

Doucement la nuit avançait à pas de velours, comme un loup sur la neige nouvelle vers le lièvre camouflé sous les branches basses d’un sapin. Nous étions agglutinés contre toi, dont la voix rauque évoquait des légendes terrifiantes pour les enfants que nous étions et qui en redemandaient, soir après soir.
 
Beaucoup d’années étaient passées derrière toi, nous ignorions ton âge. Tu n’enlevais jamais le grand mouchoir coloré que tu portais sur la tête, comme celui de femmes de confession musulmane, cachant ainsi la couleur de tes cheveux. Ta peau foncée, presque noire, était si ridée que je m’amusais parfois à compter les lignes parafant tes joues et tu riais de mon manège en cachant ta bouche de ta main minuscule.
 
Tu étais notre grand-mère, la gardienne de la mémoire de nos ancêtres et de notre lignée. C’est grâce à toi et à notre mère si nous avons pu connaître les noms des différents patriarches et matriarches de la famille crie dont nous sommes issus et dont la survie dépendait des déplacements sur le territoire. Histoires des uns et des autres, des plus simples aux plus fabuleuses. Les nomades que vous étiez devaient voyager avec le minimum, car l’espace était mesuré dans le canot ou dans le traîneau tiré par les hommes ou par les chiens. Rien ne subsistait de vos arrêts, sauf la cendre des feux accumulée au cours des millénaires ou les éclats des outils de pierre, suivant le même itinéraire de génération en génération. Chaque clan retournait au même endroit pour les chasses et les trappes de la saison froide, en laissant aux caches prévues et connues des autres familles, une trousse de survie contenant de la nourriture sèche, quelques outils et, plus récemment, des allumettes protégées de l’humidité.
 
Ces rituels se répétaient au fil des saisons, des années, des siècles et se transmettaient par la parole. Les Anciens des différents clans se relayaient pour raconter jour après jour la vie, les esprits des animaux, la spiritualité, la mort. Et lorsque le temps devenait immémorial, les légendes reprenaient le flambeau des souvenirs afin que la culture demeure et soit versée dans le panier des nouveau-nés.
 
Car rien n’était écrit, sauf les dessins sacrés gravés sur la pierre ou l’écorce. Écrits et lettres n’existaient pas et n’auraient pas traversé le temps en raison des pérégrinations sur le territoire et de l’absence de conditions de conservation. L’existence était ancrée dans la nature et battait au rythme du cœur de ce monde ouvert sur la faculté de respirer à pleins poumons et de marcher sans frontières.
 
Le comportement des animaux était l’objet d’une observation minutieuse afin d’en tirer des leçons de vie. Ils étaient aussi les esprits-totems, ou gardiens, selon les qualités qui leur étaient prêtées. Grand-mère, tu nous disais que l’ours était le premier grand-père, qu’il s’était uni à une jeune fille tombée du ciel et que le peuple rouge vient de cet acte d’amour. Personne ne t’avait parlé de la théorie de l’évolution des espèces de Darwin et que dans ce processus échelonné sur des millions d’années, un ancêtre commun à tous ressemblait vaguement à un ours. Tu disais aussi que la vie était pareille à un serpent céleste, dont l’énergie circule en tournant. On pourrait croire que cette mémoire était inscrite dans tes gènes, puisque cette forme rappelle celle de l’acide nucléique des chromosomes. Un missionnaire t’aurait-il parlé des mystères de sa religion? Et du serpent d’Ève?
 
Mais n’était-ce pas plutôt la trace des mots semés par le souffle des ancêtres, propagés aux quatre vents jusqu’à nous? Nous qui reprenons ta voix et la transposons par écrit sur papier afin que le nouveau peuple se souvienne de ses origines.

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