Relations mars 2007

La vague militariste

Jean-Claude Ravet

La vague militariste

« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Tel est l’aspect que doit avoir l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Là où nous apparaît une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

Walter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l’histoire

La guerre qui sévit en Irak et en Afghanistan est loin d’être une catastrophe pour les transnationales du pétrole et de l’armement. Elle est source de profits. S’il y a pertes humaines, destruction de villes et villages, peurs et souffrances, atrocités sans nombre, il y a aussi profits faramineux, contrats juteux, cadences accélérées de la production de matériel militaire. Le Canada ne fait pas figure de parent pauvre dans cette entreprise lucrative et mortifère. Il est parmi les 10 plus gros vendeurs d’armes et d’équipement militaire de la planète. Le Québec en a la part du lion, puisqu’une majorité des entreprises bénéficiant des plus gros contrats militaires canadiens s’y trouvent – CAE, Bombardier, SNC-Lavalin, Bell Helicopter, Pratt & Witney…

Depuis la dernière décennie, les industries militaires se sont fusionnées en transnationales, principalement américaines, diversifiant ainsi leurs champs de compétences : naval, aérien, terrestre, spatial. Elles n’attendent plus les commandes étatiques mais prennent les rênes de l’innovation et de la production d’armements. Le complexe militaro-industriel est promis à un bel avenir. D’autant que les États-Unis ont donné un nouvel élan à la course aux armes nucléaires, en planifiant l’usage de celles-ci dans le cadre d’une attaque « préventive ». La France et la Grande-Bretagne ont déjà emboîté le pas. Comment dès lors contenir le cercle restreint des puissances nucléaires? La guerre, avant d’être une source alléchante de profits, est bien entendu une formidable manifestation de puissance. La superpuissance américaine, sans rival, en use comme un moyen privilégié pour imposer la marche à suivre.

Le Canada, depuis un certain nombre d’années, s’est aligné plus étroitement sur la politique militaire interventionniste des États-Unis. L’armée canadienne doit pour cela renflouer ses troupes. Récemment, elle a publié un feuillet publicitaire dans la revue L’actualité, avec d’autant plus d’indécence que c’était dans le numéro sur le palmarès des écoles secondaires. Elle vient également de réaliser une pub à la télévision, qui joue sur l’émotion, cherchant à rejoindre des jeunes amateurs de jeux vidéo. « Combattez la peur… la détresse… le chaos » est leur nouveau slogan, sur fond d’images d’Afghanistan. Le petit chien de Bush doit aussi savoir montrer ses dents!

Les slogans mobilisateurs – démocratie, droits humains, aide humanitaire –, pour justifier actuellement la guerre, masquent des motifs mesquins, géostratégiques et économiques, beaucoup moins avouables. En même temps, les citoyens n’ont toujours pas droit de regard sur les questions relatives à la guerre, comme à la vente d’armes. Cela doit changer. La longue tradition anti-militariste de la gauche devrait nous inciter, de manière pressante, à mettre ces questions à l’ordre du jour des mouvements sociaux et politiques, comme le fait déjà le collectif Échec à la guerre; car la guerre, pour paraphraser Clémenceau, est une chose trop sérieuse pour être confiée au seul soin des politiciens, des hommes d’affaires et des militaires – qui s’échangent d’ailleurs souvent les rôles, tout en se renvoyant mutuellement l’ascenseur. Exemple emblématique, le ministre de la Défense, l’ex-colonel Gordon O’Connor, était auparavant le lobbyiste attitré de Pratt & Whitney auprès du gouvernement canadien.

Les œuvres de notre artiste invitée, Freda Guttman, font échos à un écrivain singulier de la tradition anti-militariste, Walter Benjamin. Intellectuel allemand d’avant-guerre, ce dernier a pressenti d’une manière particulièrement aiguë la tragédie qui allait s’abattre sur l’Europe avec la montée du nazisme. Il en a exploré à tâtons les soubassements imaginaires. Il a signalé notamment le déploiement tous azimuts de la technique qui, en dépit des promesses matérielles qu’elle fait planer sur l’humanité, s’accompagne d’une dépossession tragique de l’expérience sensible du monde. Ce faisant, elle pave la voie à une instrumentalisation triviale de l’humain, dont la guerre – sous le couvert même d’une paix factice – s’installe à demeure comme l’image de la quotidienneté.

Notre traintrain quotidien n’est-il pas fait de mille et une complicités anodines à une guerre larvée qui n’a de cesse de dévorer la Terre et ses habitants? Cette guerre a nom de paix, même si, en de nombreux coins de la planète, elle dévoile son hideux visage. Mais ce dévoilement risque d’aller en s’accroissant, car l’American way of life ne sera bientôt plus possible qu’avec un contrôle restreint des ressources planétaires qui se raréfient : au paradis capitaliste, beaucoup sont appelés mais peu sont élus!

Et pourtant, la pax americana est un colosse aux pieds d’argile. Elle repose sur notre consentement, arraché, certes, par une multitude de voix qui fusent de toute part pour nous convaincre qu’ainsi va le monde. Mais nous pouvons tout aussi bien le retirer. Cette résistance passe par l’action collective qui nous libère d’une vie qui se nourrit du sang d’autrui et par la constitution d’espaces politiques démocratiques qui feront reculer le désert technocratique. Nous ne sommes pas au bout de nos peines, mais nous savons, nous qui sommes engagées dans cette grande aventure de la vie humaine et terrestre, qu’il en va de l’avenir du monde, de l’amour du monde.

La vague militariste

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