Relations novembre-décembre 2016

La trahison des élites : Austérité, évasion fiscale et privatisation au Québec

Samir Saul

La Turquie entre l’impasse et l’inconnu

L’auteur est professeur d’histoire à l’Université de Montréal

La volonté de la Turquie de s’ériger en modèle politico-économique dans la région a été contrecarrée par le conflit syrien.

La Turquie fait beaucoup parler d’elle. Attentats, putsch raté, purge des opposants au régime et revirements diplomatiques l’ont mise à l’avant-scène de l’actualité internationale. Théâtre d’une lutte à finir entre deux courants islamistes, elle passe de l’affrontement à la réconciliation avec la Russie, fait l’inverse avec les États-Unis, s’en prend aux Kurdes avec qui l’apaisement était acquis, commandite le djihadisme en Syrie et subit le terrorisme comme un effet boomerang. Tensions intérieures et turbulences internationales provoquent chez elle retournements fréquents et politiques contradictoires.
 
Essayons de comprendre ce qui s’y passe. La Turquie s’engage dans la voie néolibérale en 1981. Son économie s’ouvre et s’intègre à l’économie mondiale. Les forces du marché en deviennent le moteur. Il s’ensuit des désordres économiques et politiques. Arrivé au pouvoir en 2002, le Parti justice et développement (AKP) prend la suite d’une autre formation islamiste, le Parti de la vertu, dissous en 2001. S’il représente les milieux d’affaires, il dispose aussi d’une base populaire. L’AKP bénéficie de la croissance de l’économie internationale. « Émergente », l’économie turque se situe alors au 17e rang dans le monde.
 
La Turquie se pose en modèle de pays alliant une économie de marché, un constitutionnalisme politique et un islam conservateur. Désespérant de pouvoir adhérer à l’Union européenne, elle joue de ses atouts linguistiques ou religieux pour nouer des relations avec les populations turcophones des ex-républiques soviétiques en Asie et avec le Moyen-Orient, qu’elle boudait depuis le démantèlement de l’Empire ottoman. Sa politique étrangère était jusqu’à récemment celle d’un pays médiateur s’honorant d’entretenir des rapports cordiaux avec tous ses voisins.
 
Avec le « printemps arabe » en 2012, la Turquie envisage l’accession des Frères musulmans – courant proche de l’AKP – aux commandes dans les pays arabes. Elle y voit l’occasion de mettre la région sous sa coupe en s’érigeant en modèle. Sous l’influence de ce songe « néo-ottoman », elle entame une politique brouillonne. Lorsque le conflit syrien se déclenche, elle prend parti contre la Syrie, partenaire d’hier, escomptant un succès rapide. Or, ses calculs sont déjoués par le refus de l’État syrien de se laisser abattre et par le rejet des Frères musulmans en Égypte et en Tunisie. En Syrie, où pullule une myriade de milices djihadistes, la Turquie décide d’en aider un certain nombre en leur ouvrant ses frontières dès 2011, afin de mener des guerres par procuration. Elle finit par en devenir l’otage et les attentats terroristes se multiplient chez elle.
 
La guerre en Syrie est à la source des déboires actuels de la Turquie. Elle contribue au ralentissement de son économie, aggravé par la perturbation des relations commerciales et touristiques avec la Russie. Sa politique étrangère devient erratique : l’objectif de « zéro problème avec les voisins » d’avant 2011 fait place aux problèmes de tous bords. La guerre en Syrie rallume le conflit avec les Kurdes qui était en voie de résolution. Menacés par les djihadistes, les Kurdes syriens et turcs prennent les armes. Le cessez-le-feu de 2012 avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est rompu et le sud-est de la Turquie s’embrase. Enfin l’autoritarisme reproché au président Erdogan alimente la contestation populaire. Le « modèle turc » a fait long feu.
 
Plus les États-Unis arment et encadrent de Kurdes syriens, plus la Turquie voit poindre le cauchemar de leur autonomie et l’effet d’exemplarité pour les Kurdes turcs. Elle ne peut admettre un démembrement de la Syrie, lequel serait un prélude au sien. Face au même péril, Syrie et Turquie seraient de facto solidaires : ironique retour de situation dans l’aventure syrienne mise en œuvre par djihadistes interposés. Le cul-de-sac motive peut-être la décision d’Ankara – autre virage à 180° – d’assurer ses arrières en réglant le contentieux avec la Russie, en rétablissant les relations avec l’Iran et en changeant de ton vis-à-vis de la Syrie. On ne peut exclure que ce volte-face ait conduit les États-Unis à miser sur un coup d’État contre Erdogan, qui l’a finalement réprimé. Afin d’empêcher les Kurdes syriens de contrôler un territoire continu, l’armée turque pénètre en Syrie le 24 août 2016 et occupe une bande frontalière. Washington est obligé de se rapprocher d’Ankara. À nouveau dans leur histoire, des Kurdes sont mis sur la touche par un pays étranger dont ils ont accepté le parrainage.
 
L’avenir de la Turquie est tributaire d’une guerre qu’elle a contribué à entretenir en Syrie. L’occupation d’une partie du territoire syrien est en effet porteuse de risques de conflit armé avec la Syrie et la Russie, dont l’impact sur son économie et sa société ne peut être que négatif.

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