Relations Été 2021
La transition écologique, une érablière à la fois
L’auteur est chercheur à l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC)
S’il occupe une place à part dans l’imaginaire québécois, le sirop d’érable joue un rôle méconnu dans la vie économique du Québec. Longtemps associée à l’agriculture de subsistance, l’acériculture a connu un essor impressionnant au cours des trois dernières décennies. À la faveur d’une augmentation de la demande pour les produits de l’érable, des entreprises de tailles diverses ont essaimé partout sur le territoire québécois. On en comptait plus de 6500 en production en 2019, situées pour la majorité dans des localités éloignées des grands centres, parfois dans des milieux en proie à la dévitalisation. Dans certains cas, ces fermes acéricoles ont même permis de contrecarrer cette dernière et de diversifier l’économie locale. Il y a là un succès qui ne doit rien à la « main invisible » du marché : les acériculteurs québécois ont fait le choix de se doter d’institutions collectives à la fin du siècle dernier, donnant aux fermes de petite et moyenne taille la possibilité d’être viables à long terme. Ce modèle, qui a permis aux producteurs indépendants de s’organiser sur leurs propres bases sans dépendre de la grande industrie, fait face aujourd’hui aux enjeux de taille propres à la transition écologique juste. Soulignons-en deux[1].
Le premier est lié aux pressions extractivistes qui s’exercent sur l’économie de l’érable. En dépit de l’existence des institutions communes favorisant la petite et moyenne production indépendante, comme la mise en marché collective et la création d’une réserve stratégique, les fermes acéricoles restent exposées aux forces du marché. L’une d’entre elles est la tendance à la concentration et à la consolidation des entreprises. Nous voyons en effet apparaître de plus en plus de « complexes acéricoles » qui comprennent des dizaines de milliers d’entailles et qui font un usage plus intensif des technologies. Une dynamique industrielle s’impose ainsi et pourrait rapidement déstructurer le modèle actuel en menant à une diminution importante du nombre d’entreprises sur le territoire. Cela jouerait contre les communautés locales puisque, à l’image des villes minières, elles ne serviraient alors que de « supports » à ces complexes, les érablières et les localités avoisinantes se voyant transformées en zones d’extraction de matière sucrée. Cela est déjà bien amorcé dans le nord-est américain, où des fonds d’investissement détiennent de gigantesques complexes acéricoles qui gonflent la production américaine de sirop d’érable.
Face à cela, il devient nécessaire de défendre la pérennité et le renouvellement d’un modèle basé sur l’ancrage de la production acéricole dans les milieux de vie et les caractéristiques qui leur sont propres. Sortir l’économie de l’érable des ornières de la demande en produits peu transformés est l’une des actions à privilégier. Développer davantage de produits distinctifs misant sur le savoir-faire et la production artisanale permettrait de faire valoir autre chose qu’une stricte logique de coûts-bénéfices. Ce développement de produits pourrait être réalisé à travers des entreprises coopératives, comme cela a été le cas dans le secteur laitier, par exemple. Ce type de modèle économique à contrôle collectif doit être au cœur de la transition écologique.
Le second enjeu concerne la contribution de l’acériculture à l’effort de réduction draconienne des émissions de gaz à effet de serre. Alors que le Québec doit s’engager sur la voie d’une transition énergétique ambitieuse afin d’atteindre la carboneutralité dans les meilleurs délais, les entreprises acéricoles devront faire leur bout de chemin. Sans surprise, les avancées les plus importantes en cette matière pourront être faites en commençant par abandonner les systèmes d’évaporation au mazout qui sont encore largement utilisés. Au siècle dernier, une proportion importante d’acériculteurs ont opté pour des systèmes alimentés par un carburant fossile parce que leur situation géographique rendait souvent leur branchement au réseau électrique impossible. Ainsi, en 2016, le mazout était toujours la source d’énergie privilégiée pour plus de la moitié des entailles en exploitation au Québec. Alors que les petites installations utilisent le bois de chauffage, l’huile est surtout employée par les entreprises de taille moyenne, qui constituent encore l’épine dorsale de la production de sirop d’érable ici. Pour l’instant, ce sont les plus grandes installations qui recourent davantage aux sources d’énergie de faible intensité en carbone, soit l’électricité et la biomasse forestière.
Cette dernière ouvre des possibilités que n’offre pas l’électricité dans un domaine d’activité qui se déploie souvent dans des localités forestières. Il serait en effet possible de faire d’une pierre deux coups : structurer une conversion vers des systèmes alimentés à la biomasse forestière permettrait non seulement de diminuer l’empreinte carbone de la production de sirop d’érable, mais aussi de développer des circuits courts d’approvisionnement en granules de bois à fort potentiel énergétique, produites par des entreprises locales à partir de résidus forestiers.
Au-delà des établissements acéricoles, ces circuits courts pourraient desservir d’autres entreprises et institutions susceptibles d’utiliser la biomasse forestière comme source d’énergie. Des systèmes économiques et énergétiques locaux pourraient donc voir le jour grâce au couplage d’une politique de conversion énergétique et de développement territorial. Le Québec devra cependant avoir de l’audace, car même dans sa version renouvelée en 2021, le programme Bioénergies administré par Transition énergétique Québec, la société d’État créée en 2017 pour coordonner les efforts de transition, reste peu structurant à cet égard.
[1] Pour plus de détails, consulter F. L’Italien, La transition de l’acériculture à la biomasse – Une occasion de développement pour les localités forestières, Note d’intervention de l’IRÉC no 57, juillet 2017.


