Relations décembre 2008
La torture : de l’interdit à la banalisation
« L’humanité se compose de deux minuscules minorités : celle des brutes féroces, des traîtres, des sadiques systématiques d’une part, et de l’autre celle des hommes de grand courage et de grand désintéressement qui mettent leur pouvoir, s’ils en ont, au service du bien. Entre ces deux extrêmes, l’immense majorité d’entre nous est composée de gens ordinaires, inoffensifs en temps de paix et de prospérité, se révélant dangereux à la moindre crise. »
Germaine Tillion, Le diable est-il libéral?, Paris, Les Belles Lettres, 2001
Pour marquer le 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le sujet de la torture s’est imposé à nous comme une évidence. Certes, nous aurions pu poser notre regard sur l’un des versants plus lumineux de cet anniversaire et sur les raisons de se réjouir des avancées dans le domaine des droits humains. Mais alors que les mots « torture » et « Canada » sont de plus en plus souvent associés dans le sillage des affaires Arar et Khadr, l’heure nous a semblé trop grave pour esquiver le côté obscur des temps que nous traversons.
Il faut un certain courage pour aborder ces pages forcément sombres. Ainsi, au moment de vous présenter ce dossier, nous vient l’envie de ne presque rien ajouter. Les textes qui suivent suffisent à nommer l’innommable, à expliquer le chemin parcouru et la dérive actuelle concernant la torture. Mais rappelons-nous que le vrai courage n’est pas dans cette lecture, mais bien chez ceux et celles qui subissent de telles atrocités, chez les personnes qui les aident et chez leurs proches, chez les simples citoyens et les experts qui luttent pour le respect et l’évolution du droit international des droits de la personne, notamment en faveur des femmes.
La torture n’est pas de retour car elle n’a jamais disparu. Toutefois, dans l’après-11 septembre 2001 et malgré son interdiction absolue, elle connaît un regain d’intensité et, surtout, une nouvelle légitimation extrêmement inquiétante de la part du pays le plus puissant du monde – les États-Unis – grand défenseur de la « liberté » devant l’éternel! Ce dossier nous fait prendre acte des conséquences d’un tel état de fait pour l’humanité. Il est un cri, une sentence : on ne combat pas le terrorisme par la barbarie. Cela est d’autant plus vrai dans un contexte global qui n’est pas que celui de la lutte au terrorisme, mais bien celui d’une société en crise profonde. L’ONU n’indiquait-elle pas récemment que près d’un milliard d’êtres humains sont menacés de famine, et donc de mort, en raison d’une crise alimentaire essentiellement fabriquée par l’homme? Pendant ce temps, des milliers de milliards de dollars apparaissent comme par magie pour « sauver l’économie » et, surtout, pour secourir un système bancaire qui craque sous les excès de cupidité de financiers et de spéculateurs criminellement irresponsables.
Ainsi, si ce dossier aborde principalement la question de la torture sous l’angle du droit international et de l’éthique, il doit nous faire réfléchir à ce que Naomi Klein avance dans son livre La stratégie du choc (Leméac/Actes Sud, 2008). Elle y traite longuement de la torture, notamment lors des années de dictature et d’imposition par la force du néolibéralisme au Chili, et livre une analyse fondamentale sur la guerre et la reconstruction privatisées en Irak. Elle écrit ceci : « Ces jours-ci, nous sommes une fois de plus confrontés à des massacres corporatistes, et des pays sont victimes d’actes d’une ahurissante violence militaire visant à les transformer en économies "libres" modèles; les disparitions et la torture font un retour en force. Une fois de plus, tout se passe comme si, entre les objectifs de la libéralisation des marchés et la nécessité d’une telle brutalité, il n’y avait aucun rapport » (p.158). N’est-il pas urgent de faire davantage ce lien entre la violence du système financier et économique global et la violence militaire et paramilitaire, le terrorisme d’État, la torture délocalisée et faite en sous-traitance que cautionne notre pays, le Canada?
En 1948, la Déclaration universelle des droits de l’homme naissait d’une crise, d’une guerre effroyable qui a mis le monde au bord du précipice. Soixante ans plus tard, le monde globalisé vascille d’une autre manière. Il est à un point tournant qui permet toutes les craintes mais aussi tous les espoirs qu’une transformation sociale profonde puisse enfin devenir possible au bénéfice des populations, de l’égalité, de la liberté et de la dignité humaines. Mais cela ne se produira que par la force de notre indignation, de notre exigence, de notre rassemblement, de notre refus exprimé de l’inacceptable. Comme le dit si bien Guy Aurenche dans ce numéro, le débat actuel sur la torture « doit dépasser les discussions entre spécialistes ou militants convaincus pour pénétrer les débats politiques, philosophiques et religieux. Un véritable défi pédagogique mondial doit être relevé au sujet de l’interdit de la torture et, plus largement, de l’éducation au respect effectif de la dignité humaine, car toutes les générations à venir se trouvent menacées ».


