Relations Été 2021

Greg Kennedy

La terre nous l’avait dit

L’auteur, jésuite, est écrivain, écologiste et accompagnateur spirituel au Ignatius Jesuit Centre de Guelph, en Ontario

« Je vous l’avais dit » est rarement une expression très féconde. En général, elle n’apporte qu’une satisfaction aigrie et éphémère à qui la prononce et du ressentiment à qui la reçoit. Néanmoins, lorsque ces mots sont prononcés avec joie et enthousiasme, plutôt qu’avec vantardise et suffisance, ils peuvent prendre une tournure chaleureuse et bienveillante. C’est ainsi que nous les prononçons en silence ces jours-ci au Ignatius Jesuit Centre de Guelph.

La pandémie de COVID-19 semble avoir enseigné à beaucoup de gens des choses très élémentaires que nous essayons de partager depuis longtemps ici, à savoir qu’il est très bon de ralentir, de passer du temps avec les arbres et de manger des aliments faits maison, sains, locaux et biologiques. C’est bon non seulement pour la santé, mais pour notre bonheur à toutes et à tous sur Terre.

Au cours des deux dernières décennies, l’intégrité écologique s’est imposée comme une composante de plus en plus centrale de l’identité du Centre. Nous comprenons maintenant que notre mission consiste à « cultiver la profondeur spirituelle et l’engagement écologique ». Pendant de nombreuses années, la Ignatius Farm a été le lieu privilégié de cette connexion entre ces deux dimensions. Depuis l’arrivée des Jésuites en 1913, le travail à la ferme a d’abord été fait par des frères jésuites pleins de ressources, puis par des membres enthousiastes – bien que pas toujours expérimentés – de la communauté de la Ferme, un groupe de personnes inspirées de L’Arche de Jean Vanier qui recherchaient la guérison et la croissance personnelle à travers l’agriculture et l’amitié.

En 2020, l’agricultrice en chef Heather Lekx a inauguré un modèle de Community Shared Agriculture, ce qu’on appelle au Québec l’agriculture soutenue par la communauté. Au début de la saison, les habitants achètent des parts de la récolte à venir et reçoivent leur panier hebdomadaire dès que les produits sont disponibles. Pendant ce temps, les bénévoles et les participants à nos programmes de formation à l’agriculture biologique effectuent la plupart des tâches « boueuses » qui permettent de récolter les richesses des champs.

L’année dernière, à l’occasion du 20e anniversaire de l’instauration de ce modèle à la Ignatius Farm, des ventes record de parts de la récolte (247) et de parcelles de jardin communautaire (213) ont été enregistrées ; un soudain désir de sécurité alimentaire induit par la précarité pandémique faisant son effet. Alors que les semences et la farine disparaissaient des étagères des magasins, nous nous sommes réjouis de voir l’intérêt suscité par des modes de production alimentaire qui suscitent l’engagement des personnes envers la Terre.

Bientôt, un nouveau puits permettant un meilleur accès à l’eau sur nos quelque 500 acres cultivables rendra possibles d’autres projets portés par des partenaires communautaires, tels une pépinière de plantes indigènes, des vergers en permaculture, des jardins thérapeutiques, de grandes parcelles cultivées par une organisation locale de sans-abris et bien d’autres initiatives encore.

Lorsque tous les parcs publics ont été fermés par les autorités par crainte d’une propagation virale, de nombreux habitants qui ne connaissaient de notre Centre qu’un mystérieux panneau situé sur l’autoroute ont découvert nos forêts. Disposant de temps libre et n’ayant nulle part où aller, des centaines de personnes sont ainsi récemment tombées amoureuses d’une terre que nous chérissons depuis plus d’un siècle. Alors que la science rattrape enfin l’instinct pour expliquer pourquoi marcher dans les bois fait tant de bien, il a toujours été clair pour nous que cette terre est notre meilleure accompagnatrice spirituelle. La prière est facile ici, car les arbres, les prairies et autres mystères naturels créent constamment un milieu propice à la contemplation.

Si la marche fait toujours du bien, le travail est parfois mieux. C’est devenu un élément clé de la philosophie de notre Old Growth Forest Project. Nous avons placé 100 acres de prairies de fauche et de forêts mixtes dans une fiducie foncière, ce qui signifie qu’aucun développement ne pourra jamais avoir lieu sur ces terres, quoi qu’il nous arrive. Bordées du ruisseau Marden d’un côté et de la rivière Speed de l’autre, ces terres sont non seulement belles, mais aussi importantes sur le plan écologique. Martin Tamlyn, le responsable du projet, considère l’engagement comme essentiel à la préservation. Grâce à la restauration écologique, qui comprend la plantation d’arbres indigènes et l’élimination des espèces envahissantes, il invite les spectateurs de la nature à devenir des collaborateurs, en investissant leur temps et leur énergie dans le bien-être de la terre. En nous liant d’amitié avec cette dernière par des actes concrets de bonne volonté à son égard, nous pouvons apaiser le sentiment d’impuissance souvent brûlant provoqué par l’ampleur de la crise écologique et échapper aux modèles destructeurs d’ignorance et d’indifférence renforcés par notre culture de consommation.

Avec une équipe d’éducateurs autochtones attachés à cette terre, Martin Tamlyn a également créé un programme d’études porté par un « double regard », c’est-à-dire qu’il intègre à la fois les modes de connaissance autochtones et ceux, scientifiques, des colons. La collaboration croissante avec les Ecological Farmers of Ontario et le National Farmers Union élargit par ailleurs la portée de notre recherche et de notre formation en agriculture régénératrice. Depuis des siècles, la terre nous murmure « Je vous l’avais dit ». Comme il est bon d’écouter, et de partager cette écoute avec un nombre croissant de personnes sensibles à son message.

 

* Traduit de l’anglais par Michaël Séguin.

Aux champs, citoyens ! Agroécologie et transition juste au Québec

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