Relations mai 2001

La fatigue  politique du Québec

le comité de rédaction de Relations

La souveraineté en débat

À l’instar de la société québécoise, le comité de rédaction de Relations ne parle pas d’une seule voix sur la question nationale. Si tous ses membres s’entendent sur la promotion d’une plus grande justice sociale et sur la défense du fait français au Québec, divers accents se font entendre quant à la meilleure façon de soutenir ces idéaux. En voici quelques échos, recueillis lors d’une rencontre suivant de peu la démission de Lucien Bouchard.

L’essoufflement du débat politique

On a investi beaucoup d’énergie dans la question nationale – la question de l’indépendance en particulier – et on commence à se poser des questions sur le bien-fondé de cet investissement. On continue d’attendre des lendemains qui chantent pour mettre sur la table des enjeux plus importants, en répétant toujours, de façon lancinante : « On ne peut avoir de justice sociale si on ne fait pas l’indépendance. Tant que nous ne serons pas chez nous, nous ne pourrons pas régler nos problèmes. » La question nationale a été un grand piège pour les intellectuels et pour les gens engagés dans le changement. Ce serait assez libérateur de se dire qu’on a peut-être collectivement les moyens de faire des choses.
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Si, dans les prochains mois, le gouvernement place encore la promotion de la souveraineté au cœur de ses actions, cela risque d’accentuer le malaise déjà ressenti par un certain nombre de Québécois. Bien sûr, l’écœurement à l’égard de la chose politique n’est pas spécifique au Québec. Mais on entend souvent des gens de tous horizons, qui ne sont pas pour autant contre la souveraineté, dire que les débats au Québec sont toujours enfermés dans la question nationale. Il est urgent de briser cette dynamique, qui met en péril le débat démocratique.
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Depuis sa création, le Parti québécois a travaillé fort pour s’approprier le monopole de la question nationale. Résultat : aucun débat pu­blic ne peut se faire sur les orientations corporatistes et néolibérales du gouvernement, ni sur son virage très entrepreneurial. Quand quelqu’un sur la place publique tente de le faire, on l’accuse d’être « un crosseur de poil de grenouille », selon l’expression de Guy Chevrette.
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C’est un fait que la question nationale a été enfermée dans et par le parti au pouvoir. Le désintérêt actuel peut s’expliquer précisément par le fait que beaucoup de gens de la société civile refusent cette espèce d’enfermement et en arrivent à s’abs­traire de la question nationale pour faire avancer d’autres choses. Je pense au mouvement des femmes, qui s’occupe de la violence faite aux femmes, avec toute la dimension internationale déployée lors de la récente Marche mondiale. Je pense aux milieux communautaires qui essaient d’imaginer d’autres manières de se prendre en charge. Certains syndicats aussi commencent à envisager un autre type d’économie. Le désintérêt que l’on constate n’est pas forcément négatif. C’est comme si les gens disaient : « Vous voulez tout simplement prendre les billes de votre côté. Eh bien, prenez-les! Nous, nous nous occupons d’autre chose ». Le silence serait peut-être beaucoup plus parlant si on écoutait justement « l’autre chose » qui se fait.
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Le problème, c’est qu’en parlant d’enfermement dans la question nationale, on se trouve inévitablement à faire une petite guerre au Parti québécois. Mais quel autre parti se profile à l’horizon pour offrir une alternative? Certainement pas le Parti libéral ou l’Action démocratique!

Quel projet de société?

Je ne vois pas de modèle de société à l’horizon. Actuellement ce qui tient lieu de modèle de société, c’est un modèle de gestion. On a fait des États généraux et des grandes concertations pour se trouver un modèle de société : néanmoins, aucun n’a émergé.
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Depuis le premier référendum, en 1980, tous les gouvernements qui se sont succédés à Québec ont mis de l’avant le concept de bonne gestion. On a eu des gouvernements de gestionnaires. Mais de gestion en gestion, on a constamment reporté les réformes : décentralisation, réforme électorale, régionalisation, etc. Les ténors du Parti québécois les ont reportées au lendemain du grand soir, ce qui leur permettait d’asseoir leur rôle de gestionnaires technocrates.
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Le gouvernement actuel a quand même mis de nombreux dossiers sur la place publique : la réforme de la Santé, la réforme de l’Éducation, la réforme de la Citoyenneté, la question de la langue, la reconnaissance du communautaire… Comment se fait-il que la sauce ne prenne pas? C’est que le pouvoir a une approche fonctionnaliste et parcellaire : chacune des questions est développée de façon unilatérale et on commence à peine à voir qu’il pourrait y avoir des éléments transversaux. C’est comme si on avait une approche unificatrice sur le plan du discours, alors qu’on fragmente tout en petits morceaux dans la gestion de la société. C’est à se demander si le gouvernement veut vraiment un projet de société rassembleur.
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Quand je suis arrivé au Québec, en 1977, nous étions dans une situation d’oppression nationale. La question nationale avait un sens dans ce contexte de décolonisation. Mais aujourd’hui, après l’adoption du libre-échange et dans le contexte de la mondialisation, que signifie la souveraineté? S’agit-il simplement de remplacer le drapeau canadien par le drapeau québécois? Il y a vingt ans, je voulais la souveraineté parce que je croyais qu’il y avait un projet de justice sociale et que le Québec était une société distincte. Aujourd’hui, je constate que les tenants de la souveraineté sont en train de démanteler les institutions collectives que nous nous étions données.
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C’est un fait, nous avons eu de la difficulté à renouveler notre discours sur le lien entre la question nationale et le projet de société dans un contexte qui n’est plus celui des années 70. Est-ce que l’ALE et l’ALENA n’ont finalement pas plus de pouvoir dans nos vies que la Constitution de 1982? La notion de petit pays avec un projet un peu différent des autres, qui existait dans les années 70, n’existe plus. Seul Monsieur Landry semble s’y référer, mais en faisant la promotion d’un monde où la règle du jeu est le libre-échange. « Jouons donc le jeu, dit-il. Si nous ne sommes pas capables de contrôler le jeu, nous sommes au moins capables d’en profiter. » Pour faire avancer un projet de société, nous avons besoin d’un discours alternatif à ce discours néolibéral, qui fasse place à une pluralité de voix. Mais l’histoire piétine.
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Ce désintérêt par rapport à la souveraineté a coïncidé, grosso modo, avec la politique du déficit zéro, avec le virage prononcé à droite. Il est assez intéressant de voir comment Monsieur Bouchard, plus que tout autre chef du PQ avant lui, a obtenu l’adhésion des gens d’affaires. La cause de la souveraineté s’est dévaluée à cause des politiques néolibérales du PQ. La pauvreté n’est pas allée en diminuant malgré un PNB croissant de façon importante. Et pourtant, elle n’est pas un enjeu dans les programmes officiels.
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La question de la souveraineté se pose pour le Québec comme elle se pose pour le Canada. Que veut dire la souveraineté alors qu’on s’évertue à vider la question de la souveraineté de son sens? La souveraineté est liée à une certaine autonomie de la société afin qu’elle ait prise sur son avenir. Mais on s’acharne à briser toutes les poignées sur lesquelles on peut agir.

Quel nationalisme civique?

Je ne crois pas que le fait d’être plus ou moins « social » bloque le progrès de la question nationale. Ce qu’il faut travailler, c’est l’identité. Il y a bon nombre d’immigrants aussi qui cherchent une identité, ceux qui arrivent et qui sont dans le nowhere. L’importance d’avoir une identité et d’être reconnu dans cette identité n’est pas réservée aux jeunes Québécois dits de souche. Cela vaut pour tout le monde. Ceci dit, il y a un certain nationalisme civique auquel j’ai de la difficulté à m’identifier. Comme si le peuple québécois, c’était du monde tout nu sur un plateau lisse, avec quelques valeurs démocratiques communes, dont, par accident, le français! Comme s’il ne fallait surtout pas dire que cette identité s’ins­crit dans l’histoire! Comme si faire référence à l’histoire, c’était se dire « de souche », ce qui ne serait pas correct. Pas étonnant qu’il n’y ait même plus de récits pour être capables de s’unir, de partager quelque chose et de faire une synthèse. Je pense au contraire qu’il faut un nationalisme avec toutes sortes de récits. Il n’est pas possible d’avoir un nationalisme sans référence à l’histoire. Notre histoire n’est pas seulement ethnique, notre histoire est aussi sociale. Cette tra­dition fait notre tissu social et nos valeurs.
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Que veut dire, pour une collectivité, « aller jusqu’au bout de son identité »? C’est clair qu’une identité collective s’appuie sur une histoire. La nation n’est pas quelque chose d’abstrait : elle s’appuie toujours sur une histoire particulière. Mais le propre de la nation, cette réalité moderne, a été de viser le dépassement de l’histoire et de ses particularités, pour en quelque sorte élargir, ouvrir cette histoire. La question de l’identité collective se pose précisément quand l’histoire ne suffit plus à apporter des réponses. Il ne s’agit pas de nier cette histoire mais, tout en en prenant acte, de cesser de simplement ressasser son passé pour se demander vers où on veut aller. Dire ce que l’on veut être, c’est se donner collectivement un projet, des normes sur lesquelles on accepte de construire notre avenir. La question de l’identité ne peut être cantonnée dans le passé : c’est une question politique, donc tournée vers l’avenir.
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Ce n’est pas vrai que les immigrants arrivent dans un nowhere total. Ils arrivent avec une identité et n’attendent pas à tout prix de se rattacher à quelque chose. Il y a dans la question de l’iden­tité une part d’héritage. J’aime beaucoup l’idée que la question de la nation se pose quand le recours à l’histoire ne suffit plus. C’est notre situation. Chacun arrive avec un héritage, dans une conjoncture particulière. Alors l’identité devient une question. Elle se pose pour moi, pour nous, pour mes enfants, pour celui qui arrive et qui a une identité qu’il veut conserver. La question de l’identité se pose d’une manière nouvelle tant pour nous que pour les immigrants.
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J’ai rencontré récemment un scénariste belge qui m’a dit : « Accepteriez-vous de parler? Je fais un film et je pars de la devise du Québec : Je me souviens. De quoi vous souvenez-vous? Je ne suis pas d’ici, j’ai besoin de savoir. » J’ai trouvé cela génial et lui ai répondu : « Je me souviens que mes ancêtres se sont battus contre la bêtise et l’exploitation. Est-ce que c’est arrivé aussi chez vous? » Il m’a dit oui. On se souvient de deux choses qui peuvent servir à construire quelque chose de neuf ensemble : que la bêtise et l’exploitation ne sont pas acceptables. J’y voyais une façon très concrète de poser la question de la citoyenneté. Pourquoi les nouveaux arrivants s’intégreraient-ils si nous n’avons rien d’intéressant à leur proposer?
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Lors des débats sur la langue, Gérald Larose a dit : « Laissez les immigrants tranquilles. » Tout au long des audiences, on n’a pas arrêté de tirer sur les immigrants et de leur faire porter le fait que le français se porte mal. Quand une société est en crise, il est dangereux de chercher des boucs émissaires. Lors du Forum sur la citoyenneté, le seul moment où le document a parlé des immigrants, c’était sur la question constitutionnelle et sur la langue! On ne peut traiter une partie de la population comme des moins que rien. Pour le Québec de demain, le nationalisme civique, une fois enrichi de tout le rapport à l’histoire, peut être une option intéressante.

La fatigue  politique du Québec

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