Relations janvier-février 2017

Jean-Claude Ravet

La société sécularisée : un espace commun aux croyants et aux athées

L'auteur est rédacteur en chef de Relations

La sécularisation de la société est indissociable de ce qu’on a appelé, à la suite du sociologue Max Weber, le désenchantement du monde. Elle consiste en effet en une compréhension progressive, en Occident, du retrait du divin non seulement des affaires humaines mais aussi de la nature. Le monde a ainsi pris de plus en plus une consistance propre, consacrant, entre autres, l’autonomie du politique et de la science par rapport à Dieu. Celui-ci n’est plus le fondement de la société. La nature n’est plus soumise au divin.
 
Le débat théologique à la fin du Moyen Âge a préparé cette autonomisation du monde. Pensons aux franciscains Roger Bacon, Duns Scot, Guillaume d’Occam, entre le XIIIe et le XIVe siècles : le premier, précurseur de Descartes, conviait à la maîtrise rationnelle de la nature ; les deux autres consacraient théologiquement une coupure radicale entre le monde contingent et le Dieu transcendant. En cela, la sécularisation de la société peut être lue comme participant non seulement d’une nouvelle manière de se rapporter au monde, mais aussi à Dieu et à la religion.
 
La sécularisation de la société est, en ce sens, chemin d’humanité. À ceux, par exemple, qui rejetaient pour des raisons théologiques la contingence du monde au nom d’une transcendance qui ne supporterait pas de rival, Duns Scot demandait s’ils maintiendraient une telle position s’ils étaient soumis à la torture : ne comprendraient-ils pas alors que ce qui est peut être autrement, et que la réalité relève aussi de notre volonté ? Le point de vue des exclus – mis ici dans la balance du jugement par ce disciple du petit pauvre d’Assise – est à cet égard éclairant. Le concept de transcendance est ébranlé quand on affronte comme centrale la réalité souffrante, la vie des pauvres, dépouillés et humiliés, signe privilégié de l’Incarnation de Dieu.
 
Les questions matérielles sont aussi des questions spirituelles, et inversement. La famine, comme la torture, comme la domination et l’oppression ne sont pas des fatalités, des broutilles négligeables – « comme si [face à ce tiers-monde ravagé par la faim] toute la spiritualité de la terre ne tenait pas dans le geste de nourrir », disait Lévinas dans Difficile liberté (1963). Ces questions relèvent de notre responsabilité éthique et politique. Cette conscience se love dans celle de la centralité de la dignité humaine.
 
En valorisant l’autonomie des champs d’action – politique, éthique, social, artistique – du religieux proprement dit et des valeurs qui s’y rattachent, le développement de la sécularisation mise en place avec la modernité est étroitement lié, à partir du XIXe siècle, à la reconnaissance sociale de l’athéisme, auparavant marginalisé du fait d’une cosmovision religieuse dominante. L’athéisme se présente comme posture de plus en plus légitime, autant que la croyance en Dieu. Au nom de la dignité et de la liberté, vivre sans Dieu, en absence de Dieu, devient une manière « normale » de vivre, et ce, pas simplement sur le mode de la rupture, de la désobéissance ou de l’affront. Dieu n’est plus compris comme le référent unique de l’accomplissement des aspirations humaines ni au fondement de l’éthique. Cette « apparition » de l’athéisme dans l’espace public a permis, en retour, de questionner et de confronter, salutairement, des croyances et leurs expressions. Mais, au-delà des divergences, la sécularisation de la société convie les croyants et les non-croyants, en tant que citoyens et citoyennes, à participer ensemble à l’édification d’un monde commun.
 
Ce processus de sécularisation de la société porte aussi sa part d’ombre : la rationalisation du monde, en germe dans la pensée de bacon et d’Occam. La raison instrumentale prenant en quelque sorte la place laissée vide par Dieu. Le développement d’un rationalisme étriqué comme mode dominant de connaissance et de rapport au monde, historicisé à travers le capitalisme, en vient à appauvrir l’humain et à menacer dangereusement les écosystèmes – le « monde » dont il n’est pas extérieur mais partie prenante. Cette époque critique nous pousse ainsi à approfondir le sens de la société séculière en reconnaissant la présence d’une transcendance au cœur du monde qui assure le respect de la dignité humaine et préserve le monde comme notre maison commune. Cette transcendance immanente peut se manifester à travers l’art, la poésie, la littérature, la spiritualité, ou encore l’éthique démocratique et être reconnue autant par les croyants de toute religion que par les athées.
 
Notre rapport au sens du monde, à autrui, à l’Autre, à la Terre, ne relève pas uniquement de l’intime mais doit innerver les rapports sociaux, nourrir les débats politiques et contribuer à ce que nous choisissions collectivement les grandes orientations de la société, sauf à consentir à ce que la maîtrise technique de la nature, qui s’est faite au service de l’humain, aboutisse à sa soumission à un système technique impersonnel.

Incursion dans l'athéisme

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