Relations septembre 2001

La sexualité interdite?

Jean Pichette

La sexualité interdite?

« Et demandons-nous comment il a pu se faire que le lyrisme, que la religiosité qui avaient accompagné longtemps le projet révolutionnaire se soient, dans les sociétés industrielles et occidentales, reportés, pour une bonne part au moins, sur le sexe. »

Michel Foucault, Histoire de la sexualité, T.1 – La volonté de savoir

La sexualité s’est très longtemps maintenue sous la chape d’une pensée autoritaire, moraliste, à laquelle les individus devaient se soumettre. Depuis quelques décennies, les tabous volant en éclats, un nouvel interdit la marque cependant de son sceau : la sexualité tend à être réduite à une mécanique et toute tentative de la penser est suspectée d’une volonté de contrôle. La seule façon d’échapper aux soupçons consiste à examiner rétrospectivement l’histoire de la libération de la sexualité à l’égard des contraintes sociales, comme si, une fois ce mouvement de « libération » achevé, la vérité du sexe pouvait s’affi­cher dans son évidence. Devenue obsolète, la réflexion sur la sexualité peut alors se transformer en livre de recettes sur la cuisine orgasmique. Nous voici aujourd’hui au seuil de cette nouvelle ère « culinaire ».

Sommes-nous alors condamnés à passer du corps en­tièrement soumis à la pensée au corps sans pensée? Après avoir enfermé l’humain dans un statut de non-sujet (un assujetti), incapable de « gouverner » un corps dont on l’avait dépossédé (au nom de la morale), faudrait-il désormais le réduire à l’état de chose déchargée du poids de la conscience, inapte à entrer dans un rapport à autrui autrement que dans une valse mécanique – un ballet pornographique? De l’interdit du sexe – de son quadrillage obsessionnel – au dénigrement d’une pensée sur le sexe qui ne serait pas simple célébration de la « victoire sur l’obscurantisme », s’exprime ainsi un même déni de la capacité de l’homme et de la femme à donner des formes voulues – plutôt qu’imposées – à leur rapport à l’autre.

Il est révolu le temps où le sexe était gibier d’enfer. Et c’est tant mieux. Mais après la révolution sexuelle de la deuxième moitié du XXe siècle, un autre temps est venu, qui appelle à reconnaître que toujours plus de « libération » ne donne pas la liberté. Bien sûr, on ne refait pas l’histoire : aussi la tentation nostalgique, qui aime faire entendre le chant des sirènes du passé, doit-elle être combattue. Les « valeurs sûres du passé » ont fait long feu. Point. Mais cette page tournée ne nous exempte pas de la responsabilité de continuer d’écrire l’histoire, petite ou grande, qui se noue toujours dans le rapport à autrui – comme le sexe, qui n’est jamais repli sur soi, même quand il se cantonne dans un rapport imaginaire à l’autre.

Parler de sexualité, c’est donc toujours aborder la question de ce qui nous lie à autrui; c’est reconnaître que la dimension sociale de l’existence humaine est déjà inscrite dans la nature. Cela ne signifie bien sûr pas que les formes que peuvent prendre les rapports qui lient les humains entre eux sont données une fois pour toutes : l’expérience sexuelle – particulièrement depuis quelques décennies – suffit à montrer que ces formes, désormais érigées librement, peuvent varier de façon importante. L’incomplétude de notre être, dont témoigne notre caractère sexué, le désir de l’autre que celui-ci inscrit au fondement de l’existence humaine, rappelle avec force que l’idée de l’individu souverain, qui ne serait fondé qu’en lui-même, bute sur cette donnée anthropologique incontournable.

Comme le montre bien Marie Balmary, la dualité des sexes n’implique pourtant pas un repli de chacun dans sa différence, ce qui condamnerait jusqu’à l’idée que puisse être partagée par les hommes et les femmes une expérience universelle. C’est au contraire cette différence qui appelle une ouverture à l’autre et qui permet d’aspirer à l’universel à travers la constitution d’un espace commun, celui de la parole, où tous peuvent se rejoindre par-delà leurs différences (pas seulement sexuelles). Cet espace fragile de la parole, ce monde symbolique n’abolit pas la nature, mais se juche sur elle pour élargir l’expérience humaine, et c’est précisément cette fragilité qui exige que soit protégé, balisé un rapport qui se dissoudrait autrement dans le repli de chacun sur soi. C’est pourquoi l’interdit rôde toujours autour de la sexualité : il ne s’agit pas tant de dire ce qui serait « moral » ou non que de pré­server les conditions rendant possible le rapport entre deux sujets de parole. L’interdit n’est donc pas simple interdiction imposée de façon autoritaire. Il est plutôt le refus de laisser la nature s’enfermer dans ses différences : cela passe par la préservation de l’incommensurable, de l’indicible, qui pousse ainsi à l’établissement du « pont » de la parole, de l’inter-dit.

La lecture du texte de Nicole Laurin illustre bien la confusion entretenue par l’Église entre l’interdit, ferment de liberté, et les multiples interdictions dont elle continue d’envelopper la sexualité, comme si les sujets humains étaient incapables de baliser eux-mêmes leur vie sexuelle. Cette espèce de déni de la conscience individuelle trouve peut-être son pendant dans ce qui se donne à voir au lendemain de la révolution sexuelle, ainsi que le suggèrent les propos de Marc Chabot. Le triomphe sans partage du corps, de sa mécanique bien huilée, menace à son tour de refermer le sujet sur lui-même, dans un silence s’apparentant à celui des choses que l’on échange sur le marché. C’est pourquoi le maintien de l’espace de liberté ouvert par la révolution sexuelle exige aujourd’hui que la sexualité soit repensée autrement qu’à travers le filtre simpliste d’une libération à achever. À défaut d’en finir avec cet « interdit » de penser la sexualité, les interdits frappant la sexualité risquent d’apparaître rétrospectivement comme le présage de quelque chose de bien pire : l’enfermement de l’être humain dans un corps dont il serait prisonnier et dont il ne pourrait se libérer parce qu’il n’aurait pas les mots pour appeler à l’aide.

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