Relations juin 2010

Des voies pour réinventer l'économie

réalisée par Catherine Caron

La richesse du coopérativisme, entrevue avec Jacques B. Gélinas

Jacques B. Gélinas est un sociologue, essayiste et conférencier dont les écrits et les interventions portent sur les grands enjeux de l’heure, notamment les relations Nord-Sud et les alternatives à la globalisation économique. Nous l’avons rencontré alors qu’il prépare un livre sur le coopérativisme.

 Relations : Pourquoi pensez-vous qu’il faut miser sur le coopérativisme comme alternative au capitalisme?

Jacques B. Gélinas : D’abord parce qu’il s’agit d’un authentique système de production de biens et de services, déjà bien rodé et expérimenté sur tous les continents et dans toutes les cultures. Un système dont les valeurs fondatrices – entraide, partage, égalité, démocratie, engagement communautaire – prennent l’exact contre-pied des valeurs antisociales du capitalisme. Celui-ci se fonde essentiellement sur l’individualisme. Les tenants du capitalisme exaltent l’intérêt personnel (self-interest) en tant que moteur central du système, clé de l’efficacité et, même, facteur de progrès. En régime capitaliste, le marché – et non la société organisée – joue le rôle d’arbitre dans la répartition des ressources et des revenus. Le marché-roi s’inscrit en faux contre tout projet de démocratie économique.

À l’inverse, la coopérative est une association autonome de personnes réunies dans le but de créer une entreprise qui leur appartient conjointement et qu’ils dirigent démocratiquement. Son objectif n’est pas le profit, mais la satisfaction des aspirations et besoins de ses membres ainsi que le développement viable de la communauté où elle s’implante.

Rel. : Où et dans quelles circonstances est née l’idée coopérative?

J. B. G. : Au XIXe siècle, alors qu’un capitalisme sauvage sévit en Europe, les expériences opposant diverses alternatives à la logique antisociale du capitalisme se multiplient. La plus remarquable de ces initiatives, la Société des Pionniers équitables de Rochdale, voit le jour en 1844, en Angleterre, berceau du capitalisme. Ses fondateurs se sont révélés de véritables pionniers car ils ont été les premiers à formuler un ensemble de principes qui, aujourd’hui encore, servent de fondements au mouvement coopératif partout dans le monde.

 À la même époque, apparaissent ceux que l’on a appelés les grands réformateurs sociaux. Tous préconisent l’abolition de la condition prolétarienne, mais proposent des voies diverses de remplacement comme l’associationnisme, le coopérativisme, le mutualisme, le communautarisme ou le collectivisme. Parmi ces pionniers, mentionnons Robert Owen, Charles Fourier, Pierre-Joseph Proudhon, Karl Marx, Friedrich Engels, Philippe Buchez, Louis Blanc, Jean-Baptiste Godin.

Le coopérativisme est le seul modèle qui, par sa cohérence, ses valeurs sociales et son humanisme, a su résister à l’épreuve du temps et s’adapter à toutes les conjonctures. À la fin du XIXe siècle, les nombreux coopérateurs à l’œuvre dans tous les domaines et dans tous les pays d’Europe ont créé l’Alliance coopérative internationale (ACI). Dès 1895, l’ACI a résumé en sept points* les principes et règles qui balisent le développement coopératif.

De ce côté-ci de l’Atlantique, Alphonse Desjardins, indigné par les abus du capitalisme financier, prend contact avec les mouvements coopératifs européens. Il en tire une synthèse originale et crée, en 1900, les Caisses populaires d’épargne et de crédit. Il va droit au vif du problème : la maîtrise du capital par les classes populaires. Mais il voit plus grand. Il souhaite que la coopération, après avoir maîtrisé la finance, s’étende à la production, la distribution, la consommation, l’assurance, l’agriculture et le logement.

Rel. : Que penser du virage pris par le Mouvement Desjardins et la Coop Fédérée, un virage qui semble confirmer l’opinion qui veut qu’une coopérative, à mesure qu’elle grossit, se transforme de facto en une entreprise capitaliste ordinaire?

J. B. G. : Force est de constater que ces grands groupes coopératifs ne se distinguent des entreprises capitalistes que par leur statut juridique. C’est le cas au Québec où le gigantisme, surtout dans les secteurs financier et agricole, a fini par miner les valeurs coopératives. Des chiffres mirobolants – 157 milliards d’actifs! – ont grisé ses dirigeants et propulsé la direction du Mouvement Desjardins dans la sphère de la concurrence – sinon de la connivence – bancaire. Plutôt que d’approfondir la mission particulière de la coopérative, les dirigeants placent désormais leurs points de repère dans la haute finance. Ce dévoiement confirme la tendance des grandes institutions à se dénaturer quand la vigilance des membres se relâche et laisse les dirigeants se couper de leurs bases et s’éloigner des valeurs fondatrices de l’organisation. Si vous repassez les sept principes* – indissociables – qui fondent le coopérativisme, vous verrez que les gestionnaires de Desjardins en ont laissé tomber plus de la moitié, en totalité ou en partie.

Rel. : Avez-vous des exemples de coopératives qui fonctionnent selon les principes et valeurs du coopérativisme?

J. B. G. : Au Québec, les Caisses d’économie solidaire Desjardins font figure de déviantes dans le Mouvement. Il s’agit d’un réseau de quatre caisses qui ont eu l’audace d’inscrire dans leur nom la raison même de leur existence. Par leur engagement dans l’économie sociale, solidaire et viable, elles font la preuve qu’une coopérative financière peut fonctionner très efficacement et demeurer fidèle aux principes du coopérativisme.

On peut trouver aussi de nombreux exemples dans les quelque 2700 coopératives non financières que compte le Québec. La grande majorité d’entre elles fonctionne dans le respect des valeurs et des règles de la coopération. La plupart se signalent par leur originalité, leur engagement dans le milieu et l’esprit d’inventivité de leurs membres.

Un cas exemplaire : l’entreprise Boisaco, née en 1985 de la volonté des gens de la petite municipalité de Sacré-Cœur, dans le fjord du Saguenay, de prendre en main leur destin. Jusque-là, la population de Sacré-Cœur dépendait de la bonne – ou mauvaise – volonté de compagnies forestières qui, après avoir engrangé d’énormes profits, décampaient sans rien devoir à personne. Quand Produits forestiers Saguenay – aujourd’hui filiale d’Abitibi-Bowater – a fermé ses portes, en 1985, les gens ont décidé qu’ils seraient désormais leurs propres patrons. Boisaco constitue un modèle original d’organisation. Elle est détenue majoritairement et dirigée conjointement par deux coopératives : Cofor, spécialisée dans l’exploitation forestière viable, certifiée ISO-9001, amène le bois au moulin; Unisaco dirige les usines de sciage et de rabotage et les activités de deuxième et troisième transformation. Toute la communauté est partie prenante de cette aventure : 450 citoyennes et citoyens ont créé la société de placements Investa pour devenir copropriétaires de l’entreprise à la hauteur de 30 %. Contrairement aux multinationales qui ravagent la forêt publique québécoise, l’entreprise coopérative Boisaco n’a pas profité de la crise économique pour fermer des usines. Fortement touchée elle aussi, elle n’a cependant pas ralenti ses opérations ni congédié personne. Elle a même augmenté son chiffre d’affaires, qui dépasse maintenant les 50 millions de dollars.

Dans le domaine de l’habitation, un cas particulièrement intéressant est celui de la coopérative L’Escalier, créée en 2005 par le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste, à Québec. Après une âpre lutte qui a duré plus de quatre ans, la coopérative s’est rendue propriétaire d’un édifice abandonné que la Ville voulait céder à un promoteur pour la construction de condominiums de luxe. Le bâtiment coopératif, sur le point d’être achevé, comprendra 80 logements dont la moitié constituée en logements sociaux.

En Amérique latine, des gouvernements de gauche ou de centre-gauche favorisent l’émergence des coopératives comme contrepoids au pouvoir hégémonique du secteur privé. C’est le cas notamment en Bolivie, en Équateur, au Venezuela et en Uruguay. Ceci dit, les plus belles réussites viennent plutôt de la base. En Argentine, des coopératives de toutes sortes sont nées des suites de la crise qui a entraîné l’effondrement du système financier de ce pays, en 2001. Les ouvrières et ouvriers ont alors récupéré quelque 200 usines lockoutées ou abandonnées par les patrons.

Rel. : Que répondez-vous à un certain courant marxiste qui soutient que le coopérativisme n’est pas un mode de production, mais seulement une forme d’organisation des petits producteurs tout à fait inapte à supplanter le capitalisme?

J. B. G. : Ce jugement ne résiste pas à l’analyse. Un mode de production, c’est la combinaison de deux éléments : 1) les forces productives, c’est-à-dire les moyens de production que sont les installations, les machines et la technologie correspondante, la force de travail physique et intellectuelle et l’organisation du travail; 2) les rapports sociaux entre les deux catégories de personnes en présence dans le processus de production : les patrons et les salariés.

En ce qui a trait au premier élément, l’expérience a démontré que l’entreprise coopérative peut mobiliser et organiser les moyens de production aussi intelligemment que la capitaliste. La différence vient plutôt du deuxième élément : les rapports sociaux de production. Dans le capitalisme, il s’agit de rapports antagoniques dans un combat inégal pour le partage de la plus-value produite par tous les travailleurs. Les patrons tiennent le gros bout du bâton : plus ils sont forts, plus ils en prennent et plus ils en prennent, plus ils sont forts. À l’encontre, la seule force des salariés réside dans leurs organisations souvent fragilisées.

Dans le système coopératif, la propriété commune et démocratique des moyens de production invalide ces rapports sociaux d’inégalité. Le mode de production coopératif assure un partage égalitaire, juste et solidaire de la richesse produite par tous.

Rel. : Plusieurs obstacles législatifs entravent la création de coopératives au Québec et le gouvernement, par le biais d’une loi sur les « associations personnifiées », menace de transposer aux associations et aux coopératives des règles qui s’apparentent plutôt aux valeurs et aux pratiques des sociétés à capital-actions.

J. B. G. : C’est inquiétant, en effet, mais pas surprenant. C’est signe que nos gouvernants historiquement alliés du grand patronat – on parle de « l’État Desmarais » – commencent à sentir que l’avancée de l’économie sociale, dont fait partie la coopération, pourrait mettre en cause l’hégémonie du système capitaliste. Il faut s’attendre à ce que l’État se serve de tous les outils juridiques à sa disposition pour tenter de freiner la montée d’un coopérativisme alternatif, plus menaçant que les grands groupes dûment domestiqués qui dominent présentement le paysage coopératif québécois.

Rel. : Selon maints observateurs, l’État québécois utilise l’économie sociale et solidaire pour se délester à bon marché de ses responsabilités sociales.

J. B. G. : Rien de surprenant à cela non plus. Comme l’économie sociale n’a d’autre choix que d’évoluer dans les entrailles du présent système, les pouvoirs en place tenteront toujours de la récupérer. Le fait est que malgré toutes ces tentatives de récupération, l’économie sociale et solidaire contribue déjà au renouvellement du modèle économique. Les multiples expériences alternatives réalisées aujourd’hui en authentique coopération constituent des points de repère qui balisent le chemin de l’avenir. Un modèle économique ne se décrète pas. Il s’invente dans l’action.

Rel. : Croyez-vous vraiment que le coopérativisme pourrait s’imposer sur l’ensemble de l’activité économique?

J. B. G. : Les crises écologiques, économiques et sociales qui secouent l’humanité entière commandent l’urgence de refonder l’ordre économique sur des bases nouvelles. Cela veut dire changer non seulement notre mode de consommation, mais aussi et surtout le mode de production, c’est-à-dire la manière dont sont produits socialement les biens et services dans la société. Il serait absurde de croire que les humains, avec toute la sagesse et le savoir accumulés depuis des millénaires, ne puissent résoudre ce problème qui consiste à concilier justice sociale et intérêt personnel, respect de notre habitat terrestre et efficacité économique.

La longue et probante expérience de la coopération incite plutôt à penser que ce mode de production fondé sur des valeurs humaines et civilisatrices pourrait constituer le noyau central d’une nouvelle économie. Un noyau central, mais non exclusif, vaisseau amiral des autres formes d’économie solidaire et sorte de référence éthico-sociale pour les sociétés publiques, parapubliques et privées, toutes mises au défi de servir d’abord le bien commun. Le problème ne serait donc pas tant d’inventer un nouveau modèle que de reconnaître à sa juste valeur un système qui a fait ses preuves, mais qui n’a pas encore donné sa pleine mesure.


*Les sept principes qui balisent le développement coopératif

1.  Libre initiative collective et libre adhésion personnelle.
2.  Participation des membres à la constitution du capital, dont une partie importante demeure de propriété commune, impartageable.
3.  Contrôle démocratique des membres sur les processus décisionnels et la répartition de la plus-value, selon le principe « un membre un vote ».
4. Autonomie garantie par l’approche « faisons-le nous-mêmes » – qui assure à la coopérative son indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics et privés.
5. Éducation et formation permanente des membres et des gestionnaires.
6. Intercoopération, c’est-à-dire coopération entre les diverses entités du mouvement coopératif.
7.  Engagement dans le développement viable des collectivités locales et régionales auxquelles appartiennent les membres.

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