Relations décembre 2013

La promesse du don

Emiliano Arpin-Simonetti

La république québécoise. Hommages à une idée suspecte – Marc Chevrier

Un républicanisme propre au Québec?

Si l’on peut déplorer la fâcheuse habitude qu’ont certains intellectuels et politiciens québécois à vouloir importer tel quel le modèle républicain français, on ne peut accuser Marc Chevrier d’en faire partie. Son ouvrage baroque – tant par l’aspect dense et fouillé de son contenu que par son style maniéré – est en effet porté par une volonté manifeste de développer une pensée politique républicaine proprement québécoise, enracinée dans l’histoire du Québec.
 
En fait foi, notamment, le long chapitre consacré à la Nouvelle-France dans la première partie du livre. Évitant la polarisation habituelle entre l’école de Montréal et celle de Québec sur l’interprétation à donner à la Conquête britannique, l’auteur propose plutôt de voir dans le choc entre le monde européen inégalitaire duquel provenaient les colons français et l’univers amérindien, l’émergence d’une nouvelle représentation de la liberté qui se rapproche de l’idéal républicain.
 
L’auteur effectue ensuite un survol des nombreux « sursauts civiques » de l’histoire du Québec, des insurrections patriotes de 1837-1838 jusqu’à la Révolution tranquille en passant par les deux référendums sur la souveraineté. S’il voit poindre un idéal républicain plus ou moins assumé, selon le cas, dans chacun de ces sursauts, il ne peut que constater l’échec d’une fondation où le peuple aurait proclamé sa souveraineté dans une constitution républicaine – un moment sans cesse repoussé tant au Québec qu’au Canada.
 
Prenant acte des échecs référendaires de 1981 et 1995, Chevrier se propose dès lors d’esquisser les contours d’une démarche vers la fondation d’une république québécoise, que son avenir soit à l’intérieur ou à l’extérieur du Canada. Cette démarche, qui passe par l’adoption d’une constitution pour le Québec, aurait plusieurs avantages selon l’auteur. Elle permettrait d’organiser le droit politique québécois, de cristalliser un projet de réforme démocratique, d’actualiser la souveraineté populaire, de clarifier les valeurs communes (notamment en consolidant l’idée de culture publique commune) et de doter les citoyens d’un outil de pédagogie politique.
 
Outre ces avantages au plan de la politique intérieure, l’adoption d’une constitution québécoise aurait aussi celui de redonner au Québec l’initiative en matière constitutionnelle, qu’il a en quelque sorte abandonnée depuis l’échec référendaire de 1995. En adoptant une constitution républicaine au sein d’un Canada monarchiste, le Québec placerait Ottawa devant la nécessité d’adapter son cadre constitutionnel en conséquence. En cas de refus, le Québec aurait alors en sa constitution une solide base sur laquelle proclamer son indépendance. Cette démarche, dont Chevrier expose sommairement les différentes possibilités, connaît d’ailleurs un regain d’intérêt depuis quelques temps au sein de certains cercles indépendantistes, surtout intellectuels, mais aussi militants.
 
On sent, au cœur de cet ouvrage, la volonté assumée de libérer le nationalisme québécois de la stricte défense d’un « substrat identitaire soudé jadis par la foi, aujourd’hui par la langue et par une manière d’être » particulière (p. 281), pour l’ancrer plutôt dans un projet civique tributaire d’un héritage républicain à revisiter. Toutefois, certaines questions importantes restent en plan et devront être approfondies dans les discussions qui se tissent déjà autour de ce livre. Pour n’en nommer qu’une des plus fondamentales, la place des Autochtones dans une éventuelle république québécoise est totalement absente. Pourtant, dans la première partie de l’ouvrage, l’auteur va jusqu’à voir dans la Grande Paix de Montréal, signée en 1701 entre le régime français et les nations autochtones, l’esprit d’un pacte confédéral qui aurait pu « souder la constitution d’une République des républiques » (p. 166). Or, une pensée républicaine ancrée dans l’histoire du Québec ne saurait faire l’économie d’une réflexion sur le rôle que doivent jouer les Premières nations dans l’élaboration d’un agencement institutionnel qui serait propre à l’État que nous voulons voir naître. Notre identité est trop redevable des relations que nous avons entretenues avec elles, tout au long de notre histoire, pour que nous puissions les tenir à l’écart d’un projet politique aussi fondamental.
 

Marc Chevrier
La république québécoise. Hommages à une idée suspecte
Montréal, Boréal, 2012, 454 p.

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