Relations mai-juin 2020

Joëlle Gélinas, Myriam Lavoie-Moore, Lisiane Lomazzi et Guillaume Hébert

La réflexion sur l’éthique dans le domaine de l’IA : un « show de boucane » ?*

Sans remettre en question le caractère fondamental d’une réflexion éthique sur les enjeux liés à l’IA, l’accent mis en ce moment sur les consultations publiques et les organismes d’observation éthique tend à occulter les interrogations indispensables au cadre institutionnel (lois, règles, normes) à mettre en place pour structurer les espaces où agissent les entreprises de ce secteur.

[…] Cette réflexion est posée comme un impératif pour s’assurer d’un développement responsable de ces technologies. Elle participe aussi à la construction d’une image de marque de Montréal comme chef de file en la matière, notamment avec la Déclaration de Montréal lancée le 4 décembre 2018 à l’issue d’une démarche de consultation publique lancée par l’Université de Montréal en 2017. […]

En ce qui concerne une éventuelle traduction de ces principes éthiques au niveau politique et juridique, elle se limite pour l’instant à privilégier l’observation des effets de l’IA. En témoigne la création de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’intelligence artificielle et du numérique (OIISIAN), financé par le Fonds de Recherche du Québec (FRQ) à hauteur de 7,5 M $ sur cinq ans et dont la fonction serait, selon l’ancienne ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Christine Saint-Pierre, de « rassurer la population » susceptible de se sentir parfois « menacée par les utilisations futures de cette nouvelle technologie ». L’observation a posteriori des usages et des applications des technologies se substitue ainsi à des lois considérées comme trop contraignantes par les entreprises. […]

Il semble que le discours hégémonique sur l’éthique participe surtout à réduire les incertitudes susceptibles de nuire à un secteur économique en émergence comme celui de l’IA. En effet, une opinion publique défavorable combinée à une absence de régulation peut avoir des répercussions nuisibles tels qu’un repli sur des applications moins problématiques ou encore un ralentissement des investissements ce qui in fine entrave le développement technologique. Pour les promoteurs du développement d’un écosystème de l’IA, il est crucial de rassurer à la fois les contribuables qui participent indirectement au financement de l’IA quant à l’utilisation de ces importants fonds publics et les investisseurs, en attendant que des politiques publiques soient formulées et qu’une forme de régulation soit officiellement adoptée par les acteurs de l’IA.

* Extraits de Joëlle Gélinas, Myriam Lavoie-Moore, Lisiane Lomazzi et Guillaume Hébert, Financer l’intelligence artificielle, quelles retombées économiques et sociales pour le Québec ?, IRIS, mars 2019, p.10-11. Voir <iris-recherche.qc.ca>.

Share via
Send this to a friend