Relations juin 2010

Des voies pour réinventer l'économie

2 juin 2010 Geneviève Azam

La réappropriation politique du territoire

L’auteure est professeure d’économie à l’Université de Toulouse II-Le Mirail, militante et membre du conseil scientifique d’Attac France

La globalisation menace la durabilité des sociétés et de la Terre. Poursuivre dans la voie de la croissance serait une fuite en avant suicidaire. Au lieu de cela, ce sont les voies de l’autolimitation et de la relocalisation des activités qui sont à rechercher.

La crise actuelle dévoile les différentes dimensions du dérèglement du monde. Il est maintenant courant d’entendre parler de crise systémique ou globale, de crise du capitalisme, avec la présence simultanée des crises financière, économique, écologique, sociale et alimentaire. Toutefois, celles-ci restent le plus souvent juxtaposées et traitées séparément. Pour sortir de ce mauvais pas, il suffirait de soigner quelques dérives de la finance globale et de promouvoir une croissance verte. Pourtant, cette crise est un véritable effondrement des promesses portées par le capitalisme triomphant à l’échelle du monde; elle traduit comment la tendance à la transformation de la nature, du travail et de l’ensemble des activités humaines en marchandises revient à détruire les capacités de reproduction des sociétés elles-mêmes.

La domination de la sphère économique sur l’ensemble de la société, sa prétention à être quasiment hors sol, c’est-à-dire hors de la société et autonome par rapport aux écosystèmes, sont écologiquement insoutenables. La crise écologique n’est pas la conséquence de gaspillages incontrôlés, d’un excès ou de technologies polluantes, même si ces phénomènes sont importants. Elle résulte de l’oubli et du déni que les sociétés humaines ne peuvent vivre indépendamment des écosystèmes dont elles dépendent. Les emprunts à la nature qui ne pourront jamais être restitués ou très difficilement, les droits de tirage infinis sur les ressources, les droits de polluer qui s’échangent sur le marché du carbone et alimentent déjà les marchés dérivés et la spéculation, sont les pendants, dans le domaine de la nature, de l’économie d’endettement et de l’effondrement financier.

Le caractère singulier de la crise écologique, exprimé par des situations d’irréversibilité, d’épuisement des ressources, de changement climatique, de crise de la biodiversité ainsi que par la possibilité de catastrophes non maîtrisables, devrait pourtant rendre évidente la nécessité d’un changement des modèles de production et de consommation dominants.

Crise de la globalisation et crise du productivisme

Le néolibéralisme fut la réponse à la crise structurelle du capitalisme qui s’est manifestée dès les années 1970 et qui était déjà une crise de la politique de croissance, une crise des sociétés organisées autour de la production-consommation de masse. À partir des années 1960, en effet, les conséquences écologiques globales de ce modèle productiviste, la gigantesque consommation de ressources énergétiques et minéralogiques qu’il occasionne, étaient déjà des préoccupations publiques et scientifiques. En 1972, le rapport Meadows du Club de Rome lançait une alerte : devant les risques d’épuisement des ressources non renouvelables, la généralisation du niveau de vie atteint par les États-Unis, en 1970, provoquerait une multiplication par sept des consommations de ressources naturelles[1]. Le sommet des Nations unies à Stockholm, en 1972, se voulait aussi un signal, contenu dans son titre : « Nous n’avons qu’une Terre. »

En étendant ce mode productiviste à l’ensemble de la planète, les politiques néolibérales fondées sur le libre-échange généralisé, la déréglementation financière et la fuite en avant dans la croissance ont accru et accéléré la pression sur les ressources à un point inimaginable. Elles ont creusé les inégalités sociales de manière insupportable et dopé la croissance par l’endettement, la pression sur le travail et la prédation des sociétés du Sud. La globalisation, en supprimant toutes les limites sociales, politiques et culturelles à la marchandisation et à la croissance illimitée, a paradoxalement révélé les limites écologiques du capitalisme.

Pour autant, à l’intérieur du paradigme dominant, la crise écologique est toujours envisagée comme une contrainte supplémentaire et une « opportunité ». Les pollutions sont traitées comme des conséquences fâcheuses – des externalités – auxquelles il est nécessaire d’affecter un prix, de manière à les intégrer aux coûts de production et à inciter leur réduction. Ce prix est déterminé sur les marchés qui, tel celui du carbone, doivent assurer l’équilibre environnemental. La crise écologique est aussi une « opportunité » pour un nouveau capitalisme qui serait enfin « responsable » et qui trouverait dans l’exploitation du « capital naturel » et dans les technologies vertes un nouveau champ d’expansion. La crise peut en effet renforcer le projet techno-scientifique et la croyance magique en des solutions techniques qui découpent les problèmes au lieu de les saisir dans leur globalité et qui s’avèrent finalement plus destructrices que les maux qu’elles sont censées résoudre. Un exemple parmi tant d’autres : le développement massif des agrocarburants, qui, pour pallier l’épuisement des énergies fossiles, renforce l’agriculture productiviste et se trouve en partie responsable de l’augmentation de la faim dans le monde.

Une économie qui poursuivrait le chemin de la croissance infinie avec du blanchiment vert ou écoblanchiment (greenwashing) ne peut résoudre le chaos écologique. L’exemple de l’énergie est éclairant : dans un univers productiviste maintenu, fût-il vert, les économies obtenues sur chaque unité produite sont compensées par une augmentation des volumes produits et de l’énergie consommée. Ainsi, la voiture électrique n’a de sens que dans le cadre d’une réduction massive des transports privés au profit des transports collectifs. Le développement des énergies renouvelables et l’abandon progressif d’une économie basée sur le carbone ne sont crédibles qu’à la condition de réduire les consommations d’énergie globales. Mais pour cela, un changement de paradigme est nécessaire.

Autolimitation et relocalisation

À la croissance illimitée de la production s’oppose la voie de l’autolimitation. Ce chemin n’est pas simple, car contrairement aux sociétés traditionnelles, il n’existe pas a priori une norme de ce qui peut suffire, une norme du « suffisant » selon les termes d’André Gorz. Cette norme est d’autant plus difficile à établir que les besoins eux-mêmes ne sont plus éprouvés : ils sont produits pour les besoins du capital. C’est pourtant la seule voie qui puisse autoriser une nouvelle définition de la richesse et de sa répartition à l’intérieur des sociétés et à l’échelle du monde, alors que la croissance infinie du processus de production-consommation détruit la planète et creuse les inégalités sociales.

Pour aller vers cette autolimitation démocratique, la relocalisation des activités est nécessaire. Face à un capitalisme qui a fait de l’expropriation et du déracinement ses conditions d’expansion, il s’agit d’ancrer les activités dans des territoires, en préservant les savoirs, les savoir-faire, les cultures et les écosystèmes menacés par la globalisation. Dans un monde globalisé, le territoire est vu en effet comme un simple stock de ressources à optimiser selon les règles du calcul économique, au mépris de l’environnement et de ceux et celles qui l’habitent et y travaillent. Les lois, réglementations, normes ou coutumes sont alors considérées comme des archaïsmes, des limites, dont il convient de s’affranchir pour entrer dans le marché mondial. La relocalisation des activités exprime au contraire la reconnaissance de ces limites.

Cette notion reste pourtant souvent floue et risque de connaître le même destin que le développement durable, devenu une enseigne publicitaire et un refrain de la langue de bois. La relocalisation peut, en effet, être conçue comme une stratégie d’adaptation, comme un tremplin pour entrer dans le monde globalisé. Le marché de la pauvreté, avec l’extension des produits à faible coût, exige en effet la mise en œuvre de procédures de marketing appuyées sur des structures locales. Selon cette logique, le local est considéré comme une simple déclinaison du global, comme un ancrage temporaire pour faire face aux inégalités mondiales. La relocalisation peut aussi être assimilée à une forme de patriotisme économique à l’heure où la concurrence s’exacerbe. Dans les deux cas – la fuite dans le monde globalisé ou le repli sur du local pensé comme antinomique au reste du monde –, on ne ferait que poursuivre dans la voie qui a conduit à la crise actuelle, avec une exacerbation des conflits et des guerres.

La relocalisation n’a de sens que si elle exprime une réappropriation du monde vécu, si elle est une résistance explicite au déracinement imprimé par la globalisation et une réponse démocratique à la crise sociale et écologique. Le marché global constitue un véritable projet politique d’autonomisation des activités économiques par rapport aux sociétés – activités qui ne nécessiteraient plus aucun ancrage particulier, qu’il soit social, écologique ou territorial. Pensons aux ravages de l’agriculture mondialisée qui a marginalisé l’agriculture vivrière et condamné à la misère des millions de paysans dans le monde… L’enjeu de la relocalisation est donc non seulement économique mais aussi politique, au sens d’une réappropriation politique des territoires dans lesquels les choix des manières de produire, de consommer, d’utiliser et de se répartir les richesses peuvent être discutés collectivement et démocratiquement. Le territoire n’est pas seulement un lieu géographique, c’est aussi un ensemble de lois, de règles. Construire une alternative à ce modèle en misant sur la relocalisation n’est donc pas l’exaltation du local, la simple revendication d’une terre ou d’une culture, mais bien celle d’une loi, d’un être en commun. Elle suppose de nouvelles formes de coopération internationale fondées sur la solidarité des territoires au lieu de la concurrence.

Trois défis

Concrètement, trois défis sont à prendre en compte simultanément et non de manière hiérarchique. D’abord, l’arrêt de la dévalorisation généralisée du travail humain. Le chantage aux délocalisations d’entreprises et les délocalisations effectives, synonymes de pertes d’emplois, participent de la mise en concurrence des systèmes sociaux, fiscaux, écologiques et démocratiques et conduisent à une régression générale des droits collectifs, au Nord comme au Sud.

Ensuite, la reconnaissance effective du droit des peuples à se nourrir s’impose alors que plus d’un milliard de personnes souffrent aujourd’hui de la faim, et bien davantage encore, au Nord et au Sud, de la malnutrition. La souveraineté alimentaire et le droit à une alimentation saine supposent l’extension de l’agriculture vivrière au Sud et de l’agriculture paysanne au Nord, de même que leur protection contre les intérêts des transnationales de l’agro-alimentaire. La relocalisation de l’agriculture et des industries agro-alimentaires de transformation est la première condition de la souveraineté alimentaire.

Enfin, la relocalisation des activités est une réponse urgente et nécessaire à l’augmentation continue des nuisances environnementales et de la consommation d’énergies non renouvelables, en voie d’épuisement. Elle signifie la décentralisation et la diversification des choix énergétiques, la réduction de la consommation d’énergie, la simplification des circuits de production et de distribution ainsi que la promotion des circuits courts. Le mouvement des villes en transition (voir encadré), celui des cittaslow (villes lentes), tout comme la multiplication des circuits courts pour l’agriculture mettent déjà en œuvre ces exigences.

Des expériences très nombreuses d’économie solidaire ou alternative vont dans ce sens. Elles réactualisent les principes de l’associationnisme et du coopératisme, inventés au XIXe siècle, et les étendent à des secteurs nouveaux : l’écoconstruction, le logement, le commerce équitable, l’agriculture paysanne, la production d’énergie renouvelable, le recyclage, les transports alternatifs, etc. Elles sont un fondement essentiel d’une réappropriation collective du monde vécu, du monde sensible et des biens communs, d’une transition vers des sociétés sobres et solidaires. Mais face à l’effondrement en cours, elles ne peuvent représenter des alternatives durables et suffisamment étendues que si elles sont relayées par des politiques publiques volontaristes de relocalisation des activités. Les services publics de proximité, par exemple, aujourd’hui en partie démantelés, doivent être conservés, étendus et démocratisés. Ils constituent un maillon essentiel de la lutte contre la crise sociale et écologique.

À la fuite en avant vers la destruction de ce qui reste d’un monde commun à partager s’oppose déjà un contre-mouvement qui dessine les voies d’un post-capitalisme. Des expériences nouvelles de reconquête des biens communs, de relocalisation et de démocratisation de l’économie voient le jour depuis une trentaine d’années, aussi bien dans les pays du Nord que dans ceux du Sud, et des réseaux de coopération internationale se construisent. Même encore minoritaires, ces expériences de base, fondées sur des principes de coopération et de respect des écosystèmes, ouvrent des voies pour assurer la durabilité d’un monde commun et mettre en œuvre les exigences de justice sociale et de solidarité.



[1] Rapport Meadows, Halte à la croissance, Paris, Fayard, 1973.



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