Relations août 2003
La rareté du temps
L’auteur est professeur au Département de sociologie de l’Université Laval
Il y a une quinzaine d’années, un grand journal américain rapportait, sur cinq colonnes à la Une, les résultats d’un curieux sondage : America is running out of time! On apprenait alors que les « usagers de la ressource temporelle » étaient, d’une année à l’autre, de plus en plus nombreux à se plaindre de passer leur vie à manquer de temps.
Les Américains, et à leur suite l’essentiel de l’humanité triomphante des pays développés, souffrent ainsi de plus en plus d’avoir trop de choses à mettre dans le temps de leur vie et de devoir faire face au nombre rapidement croissant des « usages alternatifs » de cette ressource « rare ». Pourtant mieux pourvus de toutes les commodités de la vie qu’ils ne l’étaient naguère, consacrant plus de « temps » à leur formation, à leurs loisirs et à leurs vacances, et cela alors même que s’est stabilisée la durée de la semaine de travail et que s’est accrue l’espérance de vie, les voilà donc, 50 ans après la proclamation officielle de la société d’abondance, en pression de temps. Le niveau de vie général s’est élevé mais chacun doit courir plus vite vers la fin de la sienne pour en profiter. Bref, tout se passe comme s’il était plus difficile de flotter sur 20 mètres d’eau que sur 10, plus essoufflant de vivre dans l’abondance que de s’arranger de la disette.
C’est en jouant de ce paradoxe que Marshall Sahlins (Âge de pierre, âge d’abondance, Gallimard, 1976) montra jadis que les membres de certaines sociétés archaïques passaient le plus clair de leur temps à deviser à l’ombre d’un abri de fortune, ne consacrant que quelques heures par jour à satisfaire des besoins tenus au minimum. Dans le sens inverse, Marcuse a soutenu au milieu des années 1960 (dans L’homme unidimensionnel) qu’en produisant constamment de nouveaux besoins, les sociétés de consommation se trouvaient à enfoncer leurs membres dans le manque, la satisfaction d’un besoin ne faisant jamais que fournir à ses producteurs les moyens d’en créer de nouveaux pour renouveler l’insatisfaction, le tout ayant pour effet de maintenir les classes moyennes dans la privation relative en faisant de la consommation l’équivalent d’un travail, terriblement consommateur de temps. Mais tout cela est déjà de l’histoire ancienne, l’arrière fond de l’effondrement récent des cours du temps.
Dans une société où les services représentent autant que 70 % des biens économiques, ceux-ci sont en voie d’être offerts à toute heure du jour et de la nuit. Chacun ne travaille que 37 heures par semaine, mais comme tout travaille tout le temps partout, c’est le temps abstrait du travail, celui qui est de l’argent, qui impose sa loi à l’ensemble. Le monde où un très petit nombre d’activités se disputaient l’usage des mardis soir d’hiver, des dimanches après-midi d’été ou des matins avant 7 heures, a été aboli, et dans certains cas par la loi. On peut souper debout à toute heure, en 17 minutes en moyenne dans les chaînes américaines, profiter de l’horaire flexible, acheter les provisions la nuit, faire ses études primaires par tranches de neuf jours et partir en vacances en novembre. Comme il n’y a plus, dans la société, de cloisons entre des moments qui seraient, comme par nature, réservés chacun à leurs activités particulières, le temps de chacun est devenu un médium homogène, universellement convertible. La force relative des obligations, réelles ou imaginaires, qui poussent à consacrer plus ou moins de temps à diverses activités, fonctionne dès lors comme un système de prix qui oriente la consommation productive de cette ressource rare sans devoir tenir compte de limitations symboliques qui affecteraient diversement la nature des moments.
Toutes ses demandes solvables puisant au même réservoir de temps homogène, l’individu est dès lors aux prises en solitaire avec l’économie compétitive de ses passions, de ses désirs ou de ses obligations qui se propagent, par l’intermédiaire de cette rareté, à l’ensemble de sa vie. L’individu s’installe en conséquence dans le manque, à demeure. Plus jamais d’excès de rien, plus jamais de rien à faire, plus de gratuité, plus de vide, surtout. Il lui faut donc prendre le taureau par les cornes et mettre à son agenda le très important moment de perdre un peu de temps pour éviter de le perdre (par défaut de planification) à des usages de moindre valeur.
En proportion du reste, il y avait peut-être trop de dimanches à craquements de sauterelles et trop de petits matins d’hiver engourdis que seul faisait résonner le crissement des pas du camelot sur la neige. Il y a encore de petites entreprises qui ne répondent pas le midi, des transports en commun qui s’arrêtent à trois heures du matin, des horaires inflexibles, des saisons de la pêche et des gouvernements qui ont des heures de bureau. Il est assez clair que l’usage individuel du temps rencontre là des limitations résiduelles qui entravent à la marge sa régulation par la rareté, mais il est tout aussi clair que les progrès de la rareté pourront difficilement être mis en échec par ces rachitiques survivants…


