Relations février 2005

Autochtones : blanc de mémoire

David Holdcroft

La question aborigène en Australie

L’auteur, jésuite australien, travaille au Jesuit Social Services à Melbourne

L’an dernier, alors qu’il commentait la nouvelle devise relative aux questions aborigènes : « Allons de l’avant et laissons le passé derrière nous », le Gouverneur général d’Australie, Sir William Deane, soulignait qu’il n’y a pas lieu d’éprouver une quelconque fierté ou honte vis-à-vis de ces questions.

Dix ans auparavant, le discours était bien différent. Le Premier ministre australien d’alors, Paul Keating, qualifiait de « honteux » le traitement infligé aux Aborigènes. Il affirmait avec fermeté que les non-Indigènes de la société australienne avaient une responsabilité dans la situation présente des peuples indigènes : « Nous leur avons pris leurs terres ancestrales, nous avons détruit leur mode de vie traditionnel. Nous leur avons apporté toutes sortes de maux, dont l’alcool. Nous avons commis des meurtres. Nous avons séparé les enfants de leurs mères. Nous avons pratiqué la discrimination et l’exclusion… Nous n’avons pas réussi à les traiter humainement ni à conquérir leur cœur et leur esprit. »

Cette prise de position fit sa marque dans la vie politique australienne. Il faut dire qu’au début des années 1990, la conscience nationale australienne était beaucoup plus vive. C’est l’époque où fut votée la législation sur le « titre aborigène » : première législation nationale reconnaissant les droits ancestraux des peuples autochtones. C’est aussi l’époque où fut créé le Conseil pour la réconciliation avec les Aborigènes et l’Aboriginal and Torres Straight Islander Commission (ATSIC) : commission dont les membres indigènes élus étaient responsables des programmes gouvernementaux propres aux Indigènes. L’autodétermination et les questions autochtones figuraient à l’ordre du jour politique national. Ce qui ne fut plus le cas par la suite.

En effet, au cours des années 1990, l’Australie – comme la plupart des nations occidentales – a pris un virage à droite, avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement Howard. Son programme néoconservateur était basé sur le libre-échange, la privatisation de nombreux services publics, une politique étrangère d’alignement sur les États-Unis, ainsi que sur une approche « d’obligation mutuelle » pour traiter les questions sociales avec obligation de résultats. Le virage s’est aussi traduit par la recherche de résultats rentables dans le traitement des questions indigènes.

Tandis que des millions d’Australiens étaient descendus dans la rue pour manifester leur appui à la démarche de réconciliation avec les Aborigènes, Howard a refusé de présenter ses excuses pour les injustices passées, notamment celle qui a consisté à transférer les enfants métis dans des institutions où ils devaient être assimilés à la culture des Blancs. De plus, son gouvernement a contourné la législation sur le titre aborigène et les amendements Wik de 1996, en rendant plus difficiles les demandes d’enregistrement de ce titre et en limitant, pour les détenteurs de ces derniers, le droit d’accès à des baux fonciers. Il décida également d’abolir l’ATSIC, en la remplaçant par un conseil de 14 membres, non plus élus mais désignés.

L’Australie des Blancs porte de toute évidence une responsabilité vis-à-vis de la situation actuelle des communautés indigènes, mais cette vision de l’histoire, qualifiée de sombre, a été bannie comme étant trop culpabilisante. Une nouvelle politique, appelée « réconciliation pratique », a remplacé la perspective d’autodétermination des peuples autochtones. Elle promeut la seule amélioration du niveau de vie des Aborigènes. Toutefois, malgré quelques entreprises locales encourageantes, cette soi-disant « réconciliation pratique » n’a pas réussi à améliorer l’espérance de vie des Indigènes (de 20 ans inférieure à celle de l’ensemble de la population), ni le taux d’incarcération (16 fois plus élevé que celui de la population adulte non indigène), ni leur profil socio-économique. Il demeure que la violence domestique, l’alcoolisme et une faible participation scolaire sont encore le lot de trop de communautés.

L’état des populations indigènes n’est qu’un triste reflet de la société australienne tout entière. Comme Australiens, nous ne pourrons constituer une véritable nation, fondée sur une identité nationale inclusive, que lorsque nous aurons réglé les questions relatives à la réconciliation. Pour le bien du pays, l’Australie doit être capable de marcher avec tous les peuples qui la composent et d’avancer avec son passé, quelles qu’en soient les ombres. Il n’existe pas d’autre voie possible pour nous forger une conscience nationale.
 

Autochtones : blanc de mémoire

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