Relations mai-juin 2016

Emiliano Arpin-Simonetti

La puissance de la création

« Le but de l’activité artistique, comme le but de toutes les démarches humaines conséquentes d’ailleurs, est d’extérioriser, de concrétiser le DÉSIR. La possession de la connaissance, la familiarisation de l’inconnu, la création de l’imprévisible, voilà des moteurs qui peuvent servir d’ébranlements à des actes lourds de conséquences. Sans l’existence préalable du DÉSIR, de l’IMPULSION, il est insensé de songer à poser le moindre geste, à réaliser la moindre œuvre. »
– Claude Gauvreau, Correspondance 1949-1950.

La poésie est la seule preuve concrète de l’existence humaine.
– Luis Cardoza y Aragon (traduction libre)

Après avoir embrassé les thèmes de l’amour du monde et de la résistance, la trilogie soulignant le parti pris éthique de Relations à l’occasion de son 75e anniversaire se clôt avec le présent dossier sur la création. Si clôture il y a, toutefois, c’est la forme d’une ouverture qu’elle prend : en appeler à la puissance de la création, c’est en effet invoquer la force de la vie même dans son élan de liberté, dans son « désir de persévérer dans l’être » pour reprendre la formule de Spinoza. Et cette puissance, cette force agissante inhérente à l’humanité, ne saurait se laisser enfermer dans aucune représentation figée, aucune prison idéologique, aucun ordre immuable. Les créateurs et les créatrices le savent : c’est une force parfois disruptive, imprévisible, qui impose ses nécessités et oblige à réorganiser le quotidien, les habitudes (et même les traditions) pour accueillir ce qui veut naître et vivre – comme l’arrivée d’un enfant qui chamboule la vie familiale.
 
Élever un enfant, d’ailleurs, lui apprendre à devenir un être humain libre de penser et d’agir, est sans doute le geste créateur primordial, celui qui incarne peut-être le mieux la tension ontologique de la création : celle entre reproduction et innovation, entre répétition et nouveauté. Car toute création s’opère dans cette tension entre le monde qui nous est donné et celui qu’on souhaite voir naître, entre le passé et le futur : « pour un individu, il est aussi impossible de se conformer à ce qui fut, qu’il lui est impossible de le rejeter », disait Paul-Émile Borduas dans La transformation continuelle (1947). Tout en transmettant la connaissance des représentations cristallisées du monde (les œuvres, les institutions, les mythes, par exemple), il faut savoir transmettre la connaissance du mouvement qui les crée – qui est la liberté elle-même – et le favoriser. Sans quoi, la production du sens se pétrifie, ou pire, devient un cercle vicieux et vicié qui finit par dessécher la vie.
 
Or, nous vivons à une époque où les forces de la reproduction sociale sont d’une puissance redoutable. Des hordes de gestionnaires sont formés chaque année pour administrer le réel selon des critères rationnels et standardisés, et s’infiltrent dans presque toutes les sphères de l’activité sociale, privées comme publiques, en y infusant leur idéologie managériale. Par des moyens toujours plus ciblés et intrusifs en même temps qu’ils sont massifs (publicité, industries culturelles, surveillance, etc.), on tente d’enfermer le mouvement du sens dans les enclos du prêt-à-penser. Des énergies colossales sont déployées – souvent, ironiquement, à grand renfort de créativité – pour dompter, domestiquer, détourner le désir qui nous meut pour qu’il ne soit plus que le courant qui alimente les machines d’un système économique tournant de plus en plus à vide. Un système qui se reproduit en détruisant la planète en même temps que notre envie de vivre. Et brandissant la crainte des crises financières, de l’appauvrissement, du terrorisme – toutes ces menaces que leur avidité cause ou accentue –, nos élites figent la signification de mots tels que liberté, démocratie, richesse, droits humains, pour qu’ils ne soient que des slogans unidimensionnels servant leurs intérêts ; pour que les significations alternatives deviennent invisibles ou disparaissent dans l’inconscient sous l’effet de l’indifférence et de la peur. Nous vivons à une époque où la pression au conformisme est forte et insidieuse – partout, même dans des domaines se réclamant d’un certain anticonformisme.
 
Pourtant, malgré la force de ses moyens, l’hégémonie politique et culturelle de nos classes dirigeantes est contestée. Partout, des individus, des groupes, des mouvements mettent au monde des pratiques sociales, politiques, culturelles, économiques et religieuses qui font résonner le sens étouffé des mots spoliés – démocratie, liberté, richesse – et les font rimer avec égalité, coopération, bien commun et tant d’autres encore. Partout où le libéralisme exacerbé dissout le lien social, partout où le capitalisme ravage la nature, partout où le colonialisme écrase les peuples et où l’intégrisme étouffe la révolte, des voix s’affairent (même dans le silence) à créer ou recréer le langage de la solidarité.
 
Car les êtres assoiffés de sens que nous sommes ne peuvent s’empêcher de créer des représentations du monde qui servent à vivre et qui cherchent à prendre vie contre celles qu’on emploie pour nous asservir. À cet égard, les artistes sont des éclaireurs indispensables de par leur attention soutenue à ce qui s’agite dans l’inconscient individuel et collectif, de par leur travail conscient sur la matière des songes et des intuitions. Leur quête des voies par lesquelles le puissant désir de vivre peut filtrer à travers le mur des injonctions, des blessures, des traumatismes, est au cœur même de la création de nouveaux rapports à soi, aux autres, au monde. Ce n’est pas un hasard si leur sensibilité accompagne presque toujours les grands moments de libération collective – quand elle ne les précède pas. Et ce n’est pas un hasard, non plus, si leur contribution est si importante dans Relations.
 
Il est vrai que la puissance de la création et les formes qu’elle emprunte pour s’incarner atteint parfois des moments de grande densité, capables d’entraîner des révolutions tant politiques qu’artistiques ou scientifiques ; mais elle est aussi – peut-être autant – légèreté et jeu. C’est particulièrement le cas dans le domaine de la création artistique et littéraire, mais pas seulement. Parce que c’est le principe de plaisir qui la meut fondamentalement (et qui est assez fort pour triompher des pulsions morbides qu’alimentent les souffrances et les oppressions), la création allège la lourdeur du quotidien et de ses privations. Elle nous permet d’échapper à l’opacité du réel brut grâce à l’imagination, de s’élever vers l’infini, vers l’utopie… pour nous faire avancer sur le chemin de la liberté et du partage.
 
Je l’ai mentionné plus haut, c’est sur une ouverture que nous souhaitons clore cette trilogie anniversaire. Dès lors, il convient de rappeler une chose très importante. La création en tant que puissance, en tant que désir qui s’actualise constamment, n’a pas de fonction sociale particulière ni de rôle prédéfini à jouer dans un monde que l’on voudrait à l’image d’un grand système total et fermé ; elle est. Et si elle nous permet de communiquer, voire de communier à ce grand mystère qu’est l’infini, elle ne sert proprement à rien. Gratuite, fragile, insaisissable, elle est comme notre existence : un poème en forme de prière adressé à personne… sauf à celui ou celle qui sait en reconnaître la beauté.



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